Au cœur de l’écriture, l’émotion

Pour ce quatrième épisode du Projet Line, je lance enfin une scène où les pouvoirs de notre petite héroïne se manifestent. Place à l’intrigue, au début d’émotions fortes qui devront aller crescendo.

Bonjour tout le monde ! Pour ce quatrième épisode du Projet Line, je lance enfin une scène où les pouvoirs de notre petite héroïne se manifestent. On est encore dans le flou mais, comme je vous l’expliquais au précédent épisode, Christophe apparaît bien comme un personnage qui en sait plus que je ne l’imaginais en l’introduisant dans le récit. Cette fois, place à l’intrigue, au début d’émotions fortes qui devront aller crescendo tout du long jusqu’à la grande scène finale, ce fameux climax dont Yves Lavandier parle dans « Construire un récit » (édition nouvelle).

L’écriture d’un récit est une suite de recherches surprenantes

Le chat est un lion Photo de Leandro De Carvalho
"Au lieu de crier, elle regarda le gaillard droit dans les yeux, serra les poings et cracha comme un chat. Le gamin hurla." - Photo de photo de Leandro De Carvalho

Victoire arriva sur ces entrefaites, chargée comme une mule, avec le jeune apprenti du crémier de la rue de…

Là, je dois m’arrêter et revoir le plan de Saint Jean de Luz. Et voilà que je tombe sur un os ! Je suis face à une incohérence flagrante : comment Victoire peut-elle revenir des courses à pied avec l’apprenti du crémier pour l’aider à ramener les provisions ? La maison est isolée, et je ne vois aucune boutique sur google map à des kilomètres à la ronde. Finalement, je repère un bel hôtel restaurant qui, ma foi, donnerait un décor supplémentaire à l’histoire. Victoire peut parfaitement entretenir une relation avec le cuisinier, suffisamment intime pour avoir négocié un moyen de remplir aisément le garde-manger des d’Haranguier. Excellent ! Le chemin coupe par les bois, ce qui alimente les idées que j’ai trouvées en écrivant l’histoire que voici :

Victoire arriva sur ces entrefaites, chargée comme une mule, avec le jeune apprenti du cuisinier de l’hôtel Chantaco. Elle connaissait bien le jeune Charles Borro, étoile montante de la gastronomie basque, et n’avait eu aucun mal à s’arranger avec lui pour assurer l’approvisionnement de la maison des d’Haranguier.

— Oh ! s’exclama-t-elle en constatant sa cuisine envahie d’intrus. Quelle bonne surprise ! C’est une réunion de famille ou je ne m’y connais pas. Regardez-moi cette petite qui mange un livre au petit déjeuner. Il n’y a donc que moi qui penserais à nourrir cette enfant ? Neskato pobrea !

Elle déposa les provisions sur la table et indiqua au jeune garçon qui l’accompagnait, où ranger le carton de lait qu’il portait.

— Reste là toi, tu vas boire un chocolat chaud avec des tartines avant de repartir.

— Mon patron m’attend, il ne va pas être d’accord, mais alors pas du tout !

— Je m’en occupe, moi, du petit père Borro. Tu ne repars pas de chez moi le ventre vide. C’est comme ça ici. N’est-ce pas, Monsieur d’Haranguier, on ne laisse pas les enfants mourir de faim dans cette maison ?

— Absolument, Victoire, nous ne sommes pas des monstres tout de même ! Bon, Winston, ajouta-t-il en jetant un œil à sa montre, nous partons dans un quart d’heure.

— C’est un vrai courant d’air, soupira Victoire en rangeant les courses avec une rapidité stupéfiante. Allez, à nous maintenant ! Élise, voulez-vous petit-déjeuner en notre compagnie ?

— À cette heure ? Voyons, vous savez bien que je me suis sustentée d’un fruit et d’une infusion de thym à six heures précises comme chaque jour que Dieu fait.

— Hé bien, s’il pouvait aussi faire les courses celui-là, il arrangerait bien mes affaires !

— Vous ne cesserez donc jamais de blasphémer !? s’offusqua la nourrice.

— Je vous taquine, Élise. Écoutez, si vous n’avez besoin de rien, laissez-moi de la place. Cette cuisine est si petite que vous risquez de m’encombrer. Le jeune Christophe doit vite retourner travailler.

Line n’avait pas bougé, elle restait plongée dans son livre comme si rien d’autre n’existait. Pourtant, à l’instant où Élise s’éclipsa, elle leva le nez de l’ouvrage et sourit de toutes ses dents à la cuisinière.

— Tu fais des madeleines, Victoire ?

— Je t’en ferai au goûter ma douce.

— Chris, tu as vu le chat dans le jardin ?

(Là, je dois vous dire qu’en intégrant un chat dans l’histoire, je n’avais pas idée qu’il déclencherait l’histoire pour de bon. C’est la magie des séances d’écriture, je pense. On intègre un élément vivant, il prend naturellement sa place. On continue le tricotage et le motif prend vie ! C’est beau, non ?)

— Salut Line, non j’ai vu personne en arrivant.

— On était chargés comme des mulets, on n’aurait pas vu un éléphant passer !

— Je veux aller voir les éléphants !

— Mais, c’est une façon de dire, voyons. Il n’y a pas d’éléphants dans les parages.

— Ça c’est sûr ! C’est en Afrique qu’on en voit, pas à Saint Jean, s’esclaffa Christophe.

Victoire plaça le livre sur le buffet pour poser les bols de chocolat fumant et les tartines grillées. Line ne prit pas la peine de se servir, elle était déjà descendue de sa chaise pour coller son visage aux carreaux de la porte donnant sur le jardin.

— Line, mais qu’est-ce que tu fais ? Viens manger !

— J’appelle le chat.

Christophe s’était levé, intrigué, pour suivre la direction de son regard. Il vit le chat descendre d’un arbre pour se précipiter vers la porte.

— Hé, Victoire, c’est vrai ! Le chat est là.

—Oh, cette sale bête ne mettra pas les pattes dans ma cuisine. C’est un monde quand même ! On dirait qu’il a élu domicile ici. Mais, enfin, à qui peut-il bien être ?

— Il n’a plus de maison, répondit Line. Il s’est enfui parce qu’on était méchant avec lui. C’est un garçon qui lui fait du mal. J’ai dit à Monsieur Chat qu’il pouvait rester ici, et que je lui donnerai à manger tous les jours.

— Mais où vas-tu chercher toutes ces histoires ? Et puis il ne manquait plus que ça ! Je vais devoir acheter des croquettes aussi ? Il n’a qu’à chasser les souris !

— Non, il ne mange pas les souris.

— Bah voyons, ça m’aurait étonnée.

 Victoire coupa de petits morceaux de rôti froid et tendit une coupelle à Line. Tiens ! Mais, une chose est sûre, Line. Il ne mettra pas les pattes dans cette maison.

— D’accord ! Line attrapa le festin du chat et se précipita dehors.

— Mange, Christophe, sinon le petit père Borro va m’incendier.

Antoine se dirigeait vers le garage en compagnie de Winston lorsqu’il aperçut sa fille. Elle était en pyjama, en train de caresser un chat.

— Tu as trouvé le chat d’Alice, à ce que je vois, l’interpella-t-il en riant.

— Non, lui, c’est mon chat maintenant.

— Ta mère ne supporte pas les animaux, ça ne sera pas possible, Line.

— Il habite dans le jardin, il ne rentre pas dans la maison. On pourrait lui fabriquer une cabane ?

— Vois ça avec Gilen, il sera là cet après-midi. S’il a le temps, pourquoi pas ? Ce ne devrait pas être bien long à fabriquer, ce n’est pas un lion.

— Je veux aller voir les lions, papa.

— On verra, Line, on verra.

— En Afrique.

Antoine resta interdit quelques secondes et répéta « On verra, ma chère », avant de monter dans la voiture qui démarra.

— Tu entends, Monsieur Chat, tu vas avoir ta maison.

Un jeune garçon se tenait à la hauteur de la petite barrière qui clôturait le jardin et le séparait de la forêt.

— C’est mon chat, cria-t-il en s’approchant rapidement.

Le chat détala, Line se releva et fit signe à l’intrus de partir.

— Tu lui fais peur ! Il ne vient pas avec toi, tu es méchant, tu lui fais du mal.

— Qu’est-ce que tu racontes ? C’est mon chat et je vais le reprendre.

— Non ! Il ne veut pas venir avec toi. Moi, je sais que tu lui fais du mal. Pourquoi tu l’embêtes tout le temps ?

— Pour qui tu te prends, morveuse ?

Le garçon était si près de Line qu’il agrippa son épaule et pressa si fort que Line grimaça de douleur. Mais, au lieu de crier, elle regarda le gaillard droit dans les yeux, serra les poings et cracha comme un chat. Le gamin hurla.

Au cœur de l’émotion : l’événement déclencheur

La conscience d'une menace
"Elle avait l’impression que la terre s’ouvrait sous ses pieds, laissant un gouffre gigantesque près à aspirer sa petite fille chérie." Photo de KELLERPICS

Victoire sortait à ce moment-là, alertée par la piaillerie, et vit Line face à un enfant d’à peine dix ans qui la dévisageait en braillant, les yeux exorbités de frayeur, agitant maintenant les bras qu’il replia sur son visage comme pour se protéger d’une attaque. La scène était surréaliste. Line restait parfaitement immobile. Victoire ne la voyait que de dos, les bras tendus le long du corps, les poings serrés et la tête levée vers le dément. Il n’y avait pas d’autre mot ! Ce gosse semblait se battre avec un essaim de guêpes. Son agitation, ses regards effrayés en direction de Line, ses hurlements ne collaient pas avec l’immobilisme ahurissant de la fillette.  Victoire restait pétrifiée devant ce spectacle surnaturel, incapable de prendre une décision. Quand Christophe sortit à son tour, il s’approcha immédiatement de Line, ignorant l’énergumène, et s’agenouilla devant elle. L’apprenti cuisinier semblait chuchoter à l’oreille de Line alors que le petit garçon continuait de crier.

Line finit par entourer de ses bras le cou de Christophe et y enfouir sa tête. Christophe l’enlaça tendrement et l’emporta sans plus de cérémonie dans la maison. Ahurie, Victoire observait le garçon qui avait enfin cessé de brailler. Il se tenait là, hagard, scrutant fébrilement les environs, la bouche ouverte, et encore éprouvé par un malheur qu’il était seul à avoir vécu. Victoire recouvrait ses esprits et pensa soudain que Line avait besoin d’elle. Elle s’approcha pourtant de l’enfant, aussi crâne qu’un galonnard après la bataille. « Qu’est-ce que tu as mon garçon ? dit-elle doucement. Il ne l’entendait pas. Malgré sa présence, il continuait d’examiner les parages, cherchant tout autour de lui ce qui l’avait tant effrayé, et sans paraître comprendre où il se trouvait vraiment. Enfin, il s’attarda sur Victoire. Il semblait quand même se détendre un peu et murmurait des choses que Victoire n’arrivait pas à entendre, tout d’abord.

— Le lion, le lion, balbutia-t-il. Ses lèvres se mirent à trembler, ses yeux à s’embuer de larmes et, il se retourna d’un coup sec comme si quelque chose avait surgit par derrière. Et quand Victoire posa sa main sur l’épaule de l’enfant pour le rassurer, il émit un cri perçant avant de détaler vers les bois sans se retourner. Victoire le héla. « Attend, attend ! » Mais il avait disparu sous les frondaisons. Elle sonda les sous-bois encore quelques instants avant de retourner vers la maison d’un pas incertain. Elle sursauta à la vue d’Élise. Raide comme un piquet à la fenêtre de sa chambre, elle semblait observer la scène depuis un bon moment, à peine visible derrière le voilage en mousseline de soie blanc. Victoire sentit des frissons lui parcourir le corps. Cette femme allait lui provoquer une crise cardiaque un de ces jours.

Victoire s’adossa au chambranle de la porte, observant Line et Christophe. Lui, parlait à la petite assise sur le rebord de la table. Il se tenait en face d’elle, ses mains posées sur les genoux de Line dont les jambes se balançaient doucement dans le vide. Elle baissait la tête, obligeant Christophe à obliquer la sienne pour capter son attention à travers le rideau opaque de ses cheveux noir de jais. Christophe semblait lui enjoindre quelque chose tandis qu’elle fuyait son regard, refusant manifestement de lui obéir. Victoire n’en était pas sûre, elle n’était plus sûre de grand-chose d’ailleurs. Elle tentait de rassembler ses idées et d’en tirer une pensée cohérente. Pourtant, la logique des événements lui échappait encore. Elle restait donc sur le pas de la porte, bercée par le chuchotement des enfants. Victoire était une femme de forte corpulence. Ses cheveux roux étaient coupés à la garçonne, et son visage rond et avenant, habituellement coloré par le soleil, était parsemé de taches de rousseur. Pour le coup, sa pâleur avait quelque chose d’inquiétant. Elle sentait à peine ses jambes la porter et finit par s’appuyer plus fortement contre le châssis de la porte. Elle prit une grande inspiration. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, Christophe la regardait intensément.

— Victoire, ça va pas ?

— Oui, je crois que ça va, souffla-t-elle. Aide-moi à m’asseoir, tu veux.

Christophe se précipita pour attraper le bras qu’elle lui tendait et la soutint jusqu’au siège le plus proche et s’y effondra de façon spectaculaire, au point d’en ébranler toute la carcasse.

— Donne-moi un peu d’eau, tu veux ?

Line reniflait. Victoire constata qu’elle pleurait en silence depuis tout ce temps, et put enfin comprendre que ce qui se passait ici n’était pas anodin. C’était même parfaitement anormal. Line avait toujours été une énigme, mais Victoire ne s’en laissait pas conter. Elle aimait s’amuser de tout et la vie lui avait montré que les gens se faisaient des montagnes pour de petits riens. Jusqu’à présent, elle aimait voir chez cette enfant le prodige d’une merveille en devenir, reléguant les sarcasmes d’Élise et les craintes de Cécile au rang de tracasseries inutiles. Mais, en cet instant,  elle ressentait dans ses tripes les répercussions possibles de ce qu’elle avait entrevoir des capacités surprenantes de Line. Elle avait l’impression que la terre s’ouvrait sous ses pieds, laissant un gouffre gigantesque près à aspirer sa petite fille chérie. Cette image, si réelle, lui asséna une telle claque, qu’elle se ressaisit sur le champ.

Voilà donc notre épisode 4 terminé ! À sa lecture, j’étais satisfaite de l’effet qu’il produisit sur Anton. Il s’est exclamé de surprise au moment où Victoire posait la main sur l’épaule de ce pauvre garçon, qui partit sans demander son reste. Mes séances d’écriture avancent plus vite que les épisodes et c’est tant mieux ! Vu qu’il ne me reste qu’un mois et demi avant d’achever ce roman (bah oui, compter un mois pour le mettre en forme est déjà une gageure !), il faut maintenant que je m’immerge plus avant dans l’univers de Line. Ce matin, j’arrivais enfin à la première image apparue dans ma tête et qui fit “tilt” (j’en parle dans ma méthode d’écriture en 3 clés). Quand on tient quelque chose… Voyez aussi ma vidéo “La naissance de Carrie d’après Stephen King”. Dans ” Mémoires d’un écrivain” Stephen King, explique comment l’idée de “Carrie” lui est venue.

L’émotion était-elle au rendez-vous ?

Exprimez vos ressentis juste en-dessous !

Après la mise en forme du roman il sera trop tard

Théâtralisons notre récit : secrets et accessoires

Pour ce troisième épisode de notre défi « J’écris un roman en 3 mois avec mon fils », j’ai passé deux heures à la recherche de menus détails. Pour théâtraliser notre récit, il faut que nos acteurs trouvent leurs accessoires.

Bonjour tout le monde ! Pour ce troisième épisode de notre défi « J’écris un roman en 3 mois avec mon fils », j’ai passé deux heures à la recherche de menus détails.  Pour théâtraliser notre récit, il faut que nos acteurs trouvent leurs accessoires. D’abord, Sarah devient Cécile. Prénom aristocratique latin, il sera plus approprié que Sarah, prénom d’origine hébraïque. Ensuite, la maison ! Je me suis amusée à la chercher. Et vous savez quoi ? Je l’ai trouvée ! Bon, ce n’est pas une villa à 10 millions de dollars, mais une ancienne demeure familiale typiquement basque où Cécile préférait se retirer pour se remettre de l’accouchement. Très vite, d’ailleurs, elle décide d’y séjourner de façon permanente, le temps de voir venir, que Line grandisse un peu. Antoine se plie de mauvaise grâce à cette lubie, mais y trouve rapidement un intérêt lorsque son usine chimique de Mont — à une heure en voiture — est secouée par de violents mouvements sociaux.

La théâtralisation du lieu permet d’habiter notre récit au-delà du simple décor

Maison StJean La Rêka

Le théâtre de notre histoire est donc cette demeure familiale d’Antoine d’Haranguier, située à l’entrée de Saint Jean de Luz et qu’on appelle familièrement « La Rêka » (ruisseau en basque). C’est une maison à colombage typique du coin et de dimension modeste. Elle compte quand même une superficie de 650 m2, deux étages et quatorze pièces. Datant du tout début 18ème, elle comprend une écurie, une piscine et 2 hectares de forêt que traverse un ruisseau. Le coin idéal pour élever une super-héroïne !

Dans ce décor, les secrets de famille se dessinent

Line était réveillée tous les jours à 7 heures par Winston. Ça évitait à la nourrice d’essuyer les plâtres, et à Line de démarrer sa journée par un drame. Mais, ce qui était sûr, c’est qu’Antoine trouvait ça déplacé. Certes, il avait bénéficié de l’attention de Winston étant enfant, mais pas de cette manière, son père ne l’aurait jamais permis. Et, ce jour-là, il avait bien l’intention de bousculer les habitudes matinales de son majordome. Antoine était arrivé la veille, prétextant des affaires pressantes à LACQEM, son usine de chimie à Mont. Levé à 6 h00, il alla prendre le café dans les quartiers de Winston. La maison n’était pas à son goût. Elle manquait d’intimité. Exigüe, mal éclairée et surchargée de bricoles inutiles, il aimait pourtant parcourir ses espaces confinés imprégnés de souvenirs.

— Puisque vous semblez prendre racine à Saint Jean, j’aimerais que vous m’accompagniez à l’usine, lança-t-il sans s’annoncer. Bertrand Darche a des difficultés avec le maire. La population fait pression sur les autorités pour des raisons environnementales. Jusque-là, le préfet était conciliant, mais il a été récemment remplacé. Et nous n’avons plus de soutien de ce côté-là. J’ai besoin de vous sur place, pour comprendre la situation et entrer en contact avec les nouveaux acteurs locaux.

— L’annonce de Darche de supprimer les postes de nuit des mécaniciens-pompiers a mis le feu au poudre, répondit Winston qui s’était préparé à cette entrevue et servait déjà un café fumant sur le comptoir de sa cuisine.

— Oui, j’ai donné mon accord de principe pour une réorganisation progressive, mais il n’en a fait qu’à sa tête ! Ce Darche manque décidément d’esprit tactique dès qu’il s’agit de politique. Si la famille est ici, je n’aimerais pas que les choses dégénèrent au point que Cécile soit inquiétée, vous comprenez ?

— Fort bien, j’ai entendu des rumeurs… les salariés se sont réunis la semaine dernière avec un groupe d’activistes de Pau pour organiser des actions choc. Ils préparent un coup en marge de la manifestation du 10 novembre à Mourenx.

— Bien, je vois que vous restez vigilant.

— C’est mon rôle, Monsieur. J’ai envoyé quelqu’un à cette réunion. Ils ont parlé de « La Rêka ». Pour l’instant, personne n’a suggéré de s’y rendre, mais il ne faut pas exclure une opération de sabotage sur le site.

— Qui sont-ils ?

— Des anciens de LACQEM, pour la plupart, qui enrôlent les employés les plus jeunes. Il y a aussi des salariés de LUBRIZOL de Mourenx, et pas mal d’habitants de la région : Mont, Orthez, Pau essentiellement. Ils craignent un accident de grande ampleur. Les élus sont sur la brèche, ils seront présents cette fois.

— Oui, depuis l’incendie de Rouen, le monde s’agite dans tous les sens, c’est la débandade ! Qui est votre informateur ?

— Un salarié de LACQEM qui part en pré-retraite. Il est avec nous. Je l’ai convaincu de s’allier à notre cause. Il n’apprécie pas le PDG, personne ne l’apprécie d’ailleurs, mais il restera fidèle à la famille.

— Il peut s’infiltrer parmi les activistes ?

— C’est déjà fait. Il est très estimé. Le noyau dur lui fait confiance.

— Parfait, augmentez ses gages.

— C’est prévu.

Antoine s’attarda sur le visage de Winston. Son expression n’avait pas changé, malgré les rides discrètes au coin de ses yeux, Antoine retrouvait ce regard doux et pénétrant qui avait tant de fois su apaiser ses colères.

— Je suis désolé d’avoir douté de votre jugement, Winston.

— Plaît-il ?

— Je veux dire, à propos de Line. J’ai pensé que vous lâchiez un peu du lest dans nos affaires.

— Vous devriez savoir que la sécurité de la famille d’Haranguier est et restera ma priorité, Monsieur.

— Oui, je devrais pourtant le savoir…

Des cris leurs parvinrent provenant du rez-de-chaussée. On entendait Élise s’exclamer haut et fort, et Line pleurer toutes les larmes de son corps. Winston et Antoine se levèrent dans un même élan et se dirigèrent ensemble vers la cuisine. Élise levait un gros livre relié au-dessus de sa tête tandis que Line trépignait de rage, les bras tendus vers sa nourrice qui, à l’évidence, refusait de lui donner l’objet de sa convoitise. Le plus drôle c’est que ce livres faisait presque la taille de l’enfant.

un grand livre relié
"Le plus drôle c’est que ce livre faisait presque la taille de l’enfant." photo DarkWorkX

— Que se passe-t-il ici, s’écria Antoine. Qu’est-ce que c’est que ces simagrées ?

Elise se retourna le regard furibond.

— Line s’est introduite dans la bibliothèque et avait attrapé ce livre ÉNORME !

— Et, c’est tout ?

— Non, elle était juchée sur une échelle et le poids du livre l’aurait assurément renversée si je n’étais pas intervenue à temps. Et maintenant cette demoiselle ne veut rien savoir. Elle doit pourtant apprendre à obéir.

Winston s’était approché d’Élise et lui pris doucement l’ouvrage des mains.

— Une édition originale de « Alice au pays des merveilles ». C’est un livre que je lui lisais souvent étant bébé.

— Madame d’Haranguier m’a bien spécifié que la bibliothèque était interdite à Line, qu’elle regorgeait de livres précieux.

—C’est vrai, intervint Antoine. Le plus surprenant c’est qu’elle ait pu attraper celui qu’elle voulait. Je crois en effet qu’il se trouve dans les étagères supérieures, non ? Une sacrée montée pour un si petit de chou.

— Absolument, elle aurait pu se rompre le cou. Et, il est important qu’elle comprenne qu’à son âge la bibliothèque lui est interdite.

— Bon, écoutez Élise, le plus simple est de laisser la bibliothèque fermée à clé et…

— Justement, Monsieur ! La pièce est toujours soigneusement fermée et la clé accrochée sur le tableau du vestibule, à une hauteur qui ne lui est pas accessible, Dieu merci !

— Mais alors, comment ?

— C’est un mystère ! Je demanderai qui a pu laisser la clé sur la porte et prierai Madame d’Haranguier de la mettre hors de portée de tous, quitte à y faire moi-même le ménage. Line est obsédée par cette bibliothèque !

Winston sourit. Il avait déjà surpris Line en train d’escalader le guéridon de l’entrée après avoir pris soin de rapprocher l’un des fauteuils placés plus loin dans les niches des fenêtres. Il avait suspecté son intention d’attraper les clés sans se douter qu’elle en cherchait une en particulier. Il se dit qu’il devrait prendre le temps de l’observer sans intervenir trop vite. Line passait du temps à lire, c’est vrai. Et c’était plutôt pittoresque à voir. Elle avait à peine 3 ans mais son désir d’apprendre était insatiable et ses questions incessantes. Elle lisait déjà tout ce qui lui passait sous la main mais il avait remarqué que les questions concernant son héroïne préférée ne tarissaient pas. Elle avait à l’évidence décidé d’y répondre par elle-même. Winston savait très bien qu’elle savait déjà lire à son âge, sans pour autant le claironner sur tous les toits. Ça ne se faisait pas, et il pressentait de que ça pouvait bien devenir dangereux. Alors, quand Lise lui montrait un mot qu’elle ne comprenait pas, il lui en expliquait le sens. Depuis peu, il lui avait fait découvrir le dictionnaire. À la grande surprise d’Élise et de Cécile, Line passait désormais beaucoup plus de temps dans les appartements de Winston. Seulement, comme d’un commun accord, Line n’en parlait à personne. Elle avait d’ailleurs bien vite compris que les adultes ne répondaient généralement pas à ses questions, et détournaient les sujets de conversation qui la préoccupaient. Les « pourquoi » de Line n’étaient pas à prendre à la légère. Seul Winston l’avait apparemment compris.

— N’en faisons pas toute une histoire, Élise. Je suis persuadé que Line prendra soin de cet ouvrage.

Théâtre Alice au pays des merveilles
"il avait remarqué que les questions concernant son héroïne préférée ne tarissaient pas" Photo Brunapazini0

Et, joignant le geste à la parole, Winston tendit le livre à Line qui avait cessé de pleurer depuis qu’il s’en était emparé. Le serrant fermement contre sa poitrine, elle regarda Winston avec reconnaissance avant d’aller le poser sur la table. L’effort qu’elle était censée faire pour cela ne parut pas la détourner de son objectif, trop heureuse d’avoir gagné la bataille, et ne se souciant ni d’Élise ni de son père. Elle se jucha ensuite sur la chaise, s’installa en se tortillant légèrement et respira profondément avant d’ouvrir sa merveille. Élise était bouche bée, n’osant protester. Depuis son arrivée, Monsieur d’Haranguier n’était quasiment jamais là et, quand il daignait passer quelques jour à La Rêka, c’était pour fulminer contre tous, particulièrement contre Winston et Madame d’Haranguier. Ça n’empêche, elle restait persuadée que Winston sapait continuellement ses efforts, gâtant cette enfant au point de la rendre capricieuse et indisciplinée au point où ça devenait intenable. Si le père se rangeait du côté de Winston, elle ne donnait pas cher de sa place.

— C’est pas Dieu possible ça ! Vous allez en faire une enfant gâtée et frondeuse. Ce ne sera pas de ma faute si cette petite n’écoute donc personne ! Monsieur d’Haranguier, vous aurez été témoin de mes efforts.

Voilà un épisode qui donne le ton entre les deux hommes de cette maison, une complicité et une confiance qui ne se compte plus en termes d’années mais en termes de souvenirs d’enfance et de secrets de famille, intimement imbriqués dans les secrets d’affaire. N’oublions pas non plus que Winston a élevé sa propre fille, Olivia, aux côtés des deux enfants d’Haranguier : Antoine et Camille. Cette dernière, très indépendante et impulsive, viendra de temps en temps perturber les arrangements familiaux, tel un cyclone qui repart aussi vite qu’il est venu. Mais elle pourrait bien avoir la fonction du messager. Christopher Vogler dit de ce personnage qu’il intervient dans le récit  comme une force soudaine qui empêche le héros de dériver vers le mauvais chemin. Ces figures archétypales servent à jalonner le chemin de l’écriture de point d’ancrages efficaces pour mener à bien son projet. Ici, l’idée d’attribuer un rôle à la tante Camille, me permet d’anticiper la suite, d’imaginer déjà les difficultés que Line va devoir traverser seule, jusqu’à trouver une aide inattendue.

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Le défi est lancé ! J'écris un roman en 3 mois... avec mon fils

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Composition des personnages

J’écris un roman en 3 mois avec mon fils, épisode 2. La composition des personnages est le terreau de notre roman. S’attacher à eux dès le départ, les relier les uns aux autres et découvrir les rouages relationnels

Salut tout les monde ! Je suis bien contente de vous retrouver pour ce deuxième épisode de notre défi !  La composition des personnages est le terreau de notre roman. S’attacher à eux dès le départ et les relier les uns aux autres est un exercice qui nous fera gagner un temps précieux. Car, découvrir les rouages relationnels qui se mettent en branle autour de notre héroïne éclaire notre chemin. De plus, la composition dramatique nous permet de comprendre les relations qui se trament, et les intentions cachées derrière l’écriture de notre futur récit.

La composition du personnage central

personnage central
"Elle perçoit l’environnement comme un support matériel, comme si elle était reliée à lui", photo de DarkWorkX

Les particularités propres au héros

Line a un besoin vital d’équilibrer son corps dans l’espace qui l’entoure. Durant les premières années de sa vie, l’équilibre est pour elle un enjeu fondamental, comme tous les enfants de son âge. Mais, les humains qui l’entourent détruisent systématiquement ses tentatives. Ça la rend irritable et instable. Comment ça se passe ? Elle perçoit l’environnement comme un support matériel, comme si elle était reliée à lui. Tout objet qui s’y trouve participe à son équilibre corporel, elle calcule son emplacement, son volume et sa masse et positionne son corps en fonction. De sorte que l’espace vide qui la sépare des autres est palpable pour elle.

Elle capte ce qui l’entoure au-delà de ses cinq sens. La protection de notre espace vital, cette zone élastique qui maintient notre sentiment de bien-être, fonctionne bien différemment chez nous, du moins en apparence. Nous sommes conditionnés pour nous appuyer principalement sur la vue, l’ouïe et le toucher. L’odorat et le goût sont minorés et les autres sens que nous possédons sont peu développés consciemment comme l’équilibrioception, ou sens vestibulaire, qui détermine notre sens de l’équilibre. La création de notre super héroïne nous permettra d’explorer ces capacités dont nous percevons inconsciemment le potentiel inexploité. Son comportement n’en est que plus étrange aux yeux des autres. Ça me rappelle « Les enseignements d’un sorcier yaqui », de Carlos Castaneda. L’auteur explique que des fils invisibles relient l’intérieur de notre corps au monde environnant.

Les intentions cachées de l’auteur

intentions cachées de l'auteur
"Pour être libre nous avons besoin d’apprendre à prendre des risques calculés"

Le héros véhicule nos croyances

Line ne supporte pas son lit à barreaux. Elle a le sentiment que son énergie est bloquée. Ça lui donne carrément des convulsions. Elle a peur, ses poumons se compriment, elle a la sensation que tout son corps est entravé. Tiens ! Ça me rappelle la lecture d’un texte que j’avais beaucoup aimé. Celui d’une anthropologue en immersion chez des indiens de la forêt amazonienne. Un père avait construit une sorte de parc pour son bébé avec des branches, mais le bambin avait carrément pété une durite.

Cette chercheuse expliquait que les adultes laissaient les enfants libres de bouger sans surveillance exagérée. Elle avait été témoin d’une scène qui l’avait scotchée : un enfant qui tenait à peine debout jouait près d’un puits qui n’était autre qu’un trou à même le sol. Elle garda son sang froid d’observatrice et nul drame ne se produisit ce jour-là. Ses recherches l’amenèrent à comprendre que laisser l’enfant gérer sa propre sécurité le maintient plus sûrement en vie que s’il est continuellement apostrophé par des « Fait attention ! Tu vas tomber ! ».

Le héros est porteur d’un message

J’avais été marquée par ce texte qui fait écho à ce que je crois profondément. Dans une société où la liberté est une valeur haute, nous nous éduquons à la sécurité avant tout, oubliant que pour être libres nous avons besoin d’apprendre à prendre des risques calculés. Je pense sincèrement que cet apprentissage mérite de commencer aux premiers temps de la vie, accompagné d’une présence affective forte et à d’un maternage poussé.  Mais les exigences de la vie ne nous laissent pas toujours l’occasion d’expérimenter cette approche. Je l’ai pourtant testé au maximum de mes possibilités avec mon fils. D’ailleurs, ça déclenchait des scènes assez drôles dans les aires de jeux où j’entendais les exclamations choquées ou angoissées des parents. J’ai ainsi constaté qu’Anton prenait des risques à la mesure de ses capacités. Mais je m’éloigne de notre sujet.

Le couple central, pilier indispensable de la composition des personnages

le couple central
"Elle ne peut s’endormir si quelqu’un reste à ses côtés, à part Winston, le majordome", photo de Geralt

L’auteur identifie rapidement sur qui le héros va s’appuyer

Line ne supporte donc pas les barreaux de son lit. Elle a la sensation d’être immobilisée, comprimée par un champ magnétique hostile. Elle hurle, étouffe et, rapidement, on installe un matelas à même le sol et on fait disparaître le lit, objet de sa frayeur. Elle ne peut s’endormir si quelqu’un reste à ses côtés, à part Winston, le majordome. Il l’observe à loisir et comprend vite que ce n’est pas un bébé normal. Winston a élevé le père de Line, Antoine.  Il l’a protégé des griffes du grand-père (le père d’Antoine) dont il était l’homme à tout faire. Le job de Winston était principalement de seconder le père d’Antoine dans la gestion des affaires de la famille, il était en charge de ne rien laisser passer qui puisse faire du tord à sa réputation. La mère d’Antoine était une femme absente, organisant des galas et autres soirées mondaines. Si bien que Winston la remplaça dans la gestion familiale. Winston a donc joué un rôle important dans la vie du père de Line. Il a lui-même une fille, aujourd’hui neurologue réputée et chef de clinique. Il y a des chances que Winston puisse discuter du cas de Line avec elle. Ce sera un personnage qui nous donnera des interprétations scientifiques précieuses

 

Le personnage retord qui met l’équilibre en péril

Passons un peu au cas de la nourrice et des autres employés de maison. Winston et la nourrice se répartiront les rôles. Cette dernière s’appelle Élise. Elle est expérimentée et s’aperçoit vite que quelque chose ne va pas, mais elle tiendra le coup pas mal de temps. La famille est influente et Winston fera pression sur Élise pour qu’elle la boucle. Mais Élise a une sainte horreur de la situation, qui va basculer quand le père entrevoit la vérité et que la scène du bac à sable survient (encore que je ne suis pas sûre que les bacs à sable soient un lieu de prédilection pour les enfants de la haute bourgeoisie). J’ai très envie de lire les écrits du couple de sociologues Pinçon-Charlot, qui ont passé leur vie à étudier la haute société française. Ce jour-là, Sarah, la mère de Line, avait choisi d’accompagner la nourrice au parc. L’enfant est encore considérée comme « normale » mais il y a des signes. Sarah écoute les inquiétudes d’Élise, la nourrice, et les prend très au sérieux.

Les personnages de confiance révélateurs de caractères

la famille
"Comment une femme qui se sent prisonnière de son mari ou d’elle-même aurait-elle le courage de tout quitter ? , Travel - Monsterkoi

Un personnage puissant mis en réserve : débriefing avec Anton

On parle de Sarah, la mère de Line. Anton la voit peureuse, introvertie. Moi, j’avais pensé qu’après l’accouchement, le fait d’être une enfant adoptée aux origines inconnues ferait remonter ses angoisses. Certes, Sarah n’est pas sûre d’elle, elle doute de ses capacités en tant que mère, d’autant plus que Line pleure souvent quand elle est dans ses bras. Mais, j’avais imaginé Sarah comme quelqu’un qui lance facilement des pics, des vannes bien senties, qu’elle avait un caractère trempé et que les disputes au sein du couple prendraient des proportions épiques. Anton n’est pas d’accord. Sarah est tout l’opposé de son mari. C’est une femme polie et respectueuse. Il se demande pourtant comment les disputes conjugales se passent si elle est d’accord pour tout. Anton reste néanmoins sur ses positions : Sarah est une femme soumise qui ne fait pas de vagues. Moi, je pense qu’on peut s’arranger avec ça. Lorsqu’on devient mère, on révèle de nouvelles facettes de sa personnalité.

Sarah est peut-être le personnage protéiforme de notre récit

Comment une femme qui se sent prisonnière de son mari ou d’elle-même aurait-elle le courage de tout quitter ? Son foyer, et surtout son enfant ? C’est une question que pourrait se poser le lecteur si Sarah est une personne effacée et angoissée. Bien souvent, une femme qui se sent prise dans la toile d’araignée tissée par son mari et son milieu social rencontre une opportunité, une chance unique qui lui permet de fuir. Pour abandonner son enfant, il lui faut une sacrée bonne raison, même si elle ne se sent pas à la hauteur. Malgré tout, certains troubles ou dispositions psychologiques particulières expliquent une telle décision. Bien sûr, pour Sarah, ce n’est pas le propos. Elle ira trouver ses parents, exigeant qu’ils racontent tous les détails de son adoption. On comprend que Sarah va passer à l’action d’une manière ou d’une autre. Dans le roman, elle disparaît sans que ni le lecteur, ni les protagonistes ne sachent ce qu’elle devient. Quand on retrouvera la trace de Sarah, le mystère s’éclaircira.

Pour comprendre le concept de “personnage protéiforme”, écoutez mon podcast “L’archétype du héros” qui se réfère au “Guide du scénariste” de Christopher Vogler.

La composition des personnages ou “composition dramatique”

la biguotte
"On va dire qu’elle est même croyante de fou ! Ça va mettre du peps. Elle croit que Line est possédée", photo de jeffjacobs1990

La composition des personnages a besoin d’un décor et d’une ambiance

Mais revenons à la composition des personnages. Sarah s’est installée dans leur maison de Saint Jean de Luz, avec Winston et Victoire, la cuisinière. Ils embauchent la nourrice et deux employées de maison. L’intérêt c’est que Winston est maître à bord. Il commence à s’occuper de Line la nuit, pour soulager Élise. La nourrice est en effet épuisée. Au début, elle met ses sentiments sur le compte de la fatigue et de l’ambiance tendue entre la femme et le mari. Sarah et son mari Antoine se disputent de plus en plus souvent, même si ce dernier est rarement à la maison. Cependant, Sarah est gentille avec Élise, mais elle est distante avec l’enfant, elle semble même avoir de l’aversion pour sa fille. Je me dis d’ailleurs qu’elle doit forcément retrouver dans le comportement de Line un vécu qu’elle a su maîtriser et enfouir en elle. Il se passe forcément quelque chose dans l’esprit de Sarah, ça carbure la dedans ! Vous sentirez sûrement à ce point de réflexion la nécessité de planter le décor, le plan de la maison, l’atmosphère de la ville et l’entrée de personnages secondaires.

La fonction et le rôle des personnages se précisent

La nourrice est donc affectée dans son travail, elle se sent isolée. La cuisinière n’est pas une copine, et les deux employées de maison sont sympas, mais elles trouvent qu’Élise est trop stricte. Elles sont jeunes et complices, aimant plaisanter entre-elles à son sujet. Victoire, la cuisinière, est au contraire très à l’aise dans cette maison. Elle connaît parfaitement ses patrons, s’entend très bien avec Winston et Sarah lui fait confiance. Victoire emmène Line aux courses et l’installe fréquemment avec elle dans la cuisine. Line est bien avec Victoire qui lui parle beaucoup lorsqu’elle prépare les repas. Victoire est très attentive à l’ordre et à la place des objets. C’est comme une obsession chez elle. Sa dextérité et la fluidité de ses mouvements plaisent beaucoup à l’enfant pour qui la précision des mouvements et l’énergie maîtrisée répondent à ses besoins. Elle est bien dans la cuisine avec Victoire qui constate évidemment qu’il se passe des trucs bizarres. Bref, la nourrice qui suit un protocole stricte se sent mal aimée dans la maison, et a peur de l’enfant.

Notre personnage antagoniste se précise

Line, à l’évidence, n’est pas bien avec Élise, la nourrice, qui s’inquiète d’être renvoyée. Ses références professionnelles pourraient être remises en cause. Avec une famille aussi influente, sa carrière pourrait être foutue. Elle va donc parler à Winston de ses inquiétudes face à Line :

Je n’ai jamais connu une enfant comme ça. On dirait qu’elle veut des choses qu’à son âge on ne peut penser.

— Comme quoi ?

— Quand je lui fais prendre son bain, par exemple, Line pleure si je lui met un jouet qui flotte et, quand je la savonne, je ne peux en aucun cas poser le savon sur le bord de la baignoire. Je dois le poser loin d’elle, par terre où sur la table. Même si je le pose discrètement derrière elle, on dirait qu’elle peut le sentir. J’ai remarqué qu’elle sent des choses sans les voir ou les entendre…

C’est à ce moment-là qu’Anton s’exclame. Ses yeux brillent lorsqu’il me dit : « On va dire qu’elle est même croyante de fou ! Ça va mettre du peps. Elle croit que Line est possédée. C’est cliché mais, c’est trop cool ! » Anton et moi discutons du cas d’Élise. Elle engraine progressivement la mère dans son délire. Non que Sarah croie en une quelconque possession diabolique, mais elle gamberge sur son propre cas de déséquilibre mental lorsqu’elle était enfant. Antoine, le père, doute fortement de leurs allégations, d’autant plus qu’il ne constate rien d’anormal quand il est avec Line.

— C’est logique, intervient Anton, le père est un vrai maniaque !

—Oui, c’est un mec très militaire qui maîtrise tellement ses gestes et son comportement, que Line arrive à supporter sa présence.

Et voilà comment se termine notre épisode 2 ! Le tableau des personnages en présence se dessine de mieux en mieux. Leurs relations, leurs différences et leurs points communs nous permettent de tisser la toile de fond sans toutefois toucher l’objectif, l’enjeu du roman, ni même l’intention des auteurs au cœur de notre futur récit. C’est tout à fait normal. Cette première semaine de défi n’est pas encore terminée. Je sais que certains d’entre vous aimeraient lire rapidement une de ces scènes prétexte dont je parle dans l’épisode 0 de notre défi “J’écris un roman en 3 mois… avec mon fils”.

Mais, contrairement à mes habitudes d’écriture, je m’engage à écrire un roman sur une très courte période et à en rendre compte chaque semaine au lecteur. On est loin du cliché de l’écrivain qui se retranche du monde, dans sa grotte, pour pondre son bouquin. Ce qui nous oblige à monter une structure dès les premiers jours, et c’est pas plus mal, ça nous évite de perdre un temps précieux. Alors, patience, les ami(e)s 🙂 Ça arrive ! Nous avons notre personnage retors (la nourrice), et notre personnage protéiforme, Sarah, incarnant une partie du mystère. C’est énorme ! Alors, je vous dis à lundi les amis lecteurs, co-écriteurs et curieux d’un jour !

Le défi est lancé ! J'écris un roman en 3 mois... avec mon fils

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Naissance d’une super héroïne

J’écris un roman en 3 mois avec mon fils, épisode 1. Dès la première séance d’écriture, les objections fusent ! Et c’est comme ça qu’on met au monde une super héroïne qui marquera l’histoire du genre !

Salut tout le monde ! Je suis super contente de démarrer ce premier épisode de notre marathon « J’écris un roman en 3 mois… avec mon fils ». Vous allez voir que cette première séance d’écriture est remise à la page dès le premier débriefing avec Anton. En effet, à la lecture de ces premières idées de départ, des objections fusent et je les note en marge pour les intégrer à la séance du lendemain. Pour rappel, j’ai proposé à mon fils de 13 ans de participer à mon projet d’écrire un roman en trois mois sur le thème d’un enfant super hérosSi vous avez raté l’annonce de ce défi, je vous invite à lire mon article précédent où je partage ma méthode des 3 clés pour kiffer l’écriture de votre roman.

L’auteur a ses croyances que je ne saurais voir

l'auteur et ses héros
L'enfant est un conteur fascinant, photo AD_Images

Nous sommes le premier jour des vacances et, la veille, l’idée m’est apparue comme une évidence. J’avais fait part à Anton de mon inquiétude qu’il passe ses vacances sur la PlayStation. Il m’expliquait alors qu’il testait justement un nouveau jeu où il était un super héros, dans un scénario à la « heroes » (série culte contemporaine que je lui avais conseillé). Ça fait plus d’un an maintenant qu’Anton ne lit plus un bouquin. À 13 ans, l’influence parentale a largement perdu du terrain, et les sorties bibliothèque sont de l’histoire ancienne.

Anton avait commencé l’écriture d’une histoire de super héros qui l’a vite mené dans le cloître de la croyance limitante (voir ma vidéo où je parle de sa douloureuse expérience à la dixième minute) Bref, il accepte de participer au défi et, dès le lendemain matin, je lui fais un topo sur ma première séance de travail. Il m’arrête net quand je parle du père de Line. Non, ce dernier ne sera pas ce mec un peu paumé mais sympa, non ! Le père de Line est méchant, agressif, voire violent. Ce qui permettra à Line de s’opposer à lui et de partir sauver sa mère sans lui demander son avis. Mais ne brûlons pas les étapes. Voici, dans l’ordre, comment les choses se sont passées. 

Première séance d’écriture : l’histoire familiale

sous la tempête
Quels sont les pouvoirs d'un enfant sous les tempêtes familiales ? Dessin de AnalyseArt

Un couple au bord de la crise de nerfs

Line est une enfant de 5 ans qui présente des capacités, des super pouvoirs. Sa mère voit qu’il y a des trucs pas normaux. De plus en plus angoissée, elle ne supporte plus le déni de son mari et a même arrêté de travailler pour s’occuper exclusivement de Line. Malgré cela, son mari continuera de nier l’évidence au sujet de sa fille. Il pense que sa femme veut en faire une enfant à part, une surdouée. Pourtant, une amie de la famille, collègue du mari, est d’accord avec la mère : Line n’est pas une enfant comme les autres.

Qui est le mari ? Un informaticien, technicien du son et musicien à ses heures. Il travaille beaucoup mais ne gagne pas lourd. Souvent en déplacement, il tente d’arrondir les fins de mois en créant des sites internet. Mais, son kiff, c’est la musique. Il était DJ étant plus jeune. Elle, elle bossait comme infirmière psychiatrique, un dur métier. Malgré tout, elle adorait son job, elle restait cool et empathique. La situation lui met les nerfs à vif. Les disputes au sein du couple sont de plus en plus fréquentes.

Une enfant pas comme les autres

Bébé, Line était nerveuse. Elle se débrouillait mieux que les autres, tant physiquement que mentalement (capacités motrices et cognitives). Dans les jeux de cubes et autres manipulations, son kiff, c’est l’équilibre des objets, elle fait des assemblages qu’un enfant de son âge semble incapable d’élaborer. Pareil pour son équilibre corporel. Très tôt, elle synchronise ses mouvements et se tient debout à 6 mois.

Quand sa mère reprend le travail, la nourrice est inquiète. Line ne réagit pas comme les autres enfants. Elle ne supporte pas la maladresse des autres bambins, le désordre, la bouffe qu’ils étalent partout. Chaque objet ou aliment qui tombe provoque des crises, elle s’énerve et pleure jusqu’à ce qu’un adulte y remette de l’ordre, c’est flippant.  De plus, Line refuse de manger si elle ne tient pas le biberon toute seule, puis la cuillère. Rapidement, elle refuse les couches, et le pot est donc introduit très tôt. Elle crise en poussette et pour tout ce qui ne lui permet pas de maintenir son équilibre par elle-même.

Un événement tragique se prépare

Le père commence à s’inquiéter, mais il refuse que sa fille aille consulter un psy. En dépit de ses réticences, sa femme conduit Line chez différents spécialistes : une orthophoniste, une psychologue, une psychomotricienne, et même une sophrologue. Mais Line ne coopère pas du tout. À 3 ans, elle entre à l’école maternelle et c’est le carnage ! C’est à ce moment là que sa mère quitte son job à l’hôpital et que la situation va basculer. La première image qui m’est venue est une situation de crise. Une image choc est souvent celle qui fait tilt et qui nous dit : « Là, je tiens quelque chose ! ».

Le débriefing : des éléments clé de l’histoire

Line tornade de sable
"Line crée un tourbillon de sable super violent qu’elle ne maîtrise absolument pas"

Trouver l’origine d’un mystère

De retour de ma séance d’écriture, je lis tout ça à Anton. J’explique aussi que les parents se disputent de plus en plus, que la mère va craquer et quitter la maison, laissant sa fille seule avec son père. Il faut qu’on sache d’où viennent les super pouvoirs de Line. Sa mère est d’origine asiatique, adoptée à la naissance, elle ne connait rien de ses origines (évidemment faut bien un mystère à éclaircir et une histoire logique qui explique les pouvoirs de Line). Je pense que la mère est partie à la recherche de ses racines. Je pense aussi qu’après le départ de la mère, Line sera suivie par un psychiatre pas comme les autres, conseillé par une amie de la famille qui est au courant. Le père n’a pas le choix. Et puis, ce psychiatre est très spécial, il en sait plus qu’il ne veut bien l’avouer. Il pourrait secrètement être en communication avec la mère, qui se retrouve dans un village isolé, une île peut-être, où les gens cachent leurs pouvoirs. D’ailleurs, il existe encore quelques communautés isolées dans le monde. Paraît même qu’on les laisse tranquille pour ne pas leur refiler nos microbes. Enfin, ça, c’est une autre histoire…

Dès les premières lignes, les objections fusent

— Non ! Le père est méchant, dominateur et riche ! Si la mère disparaît, il lui faut de l’argent. Et si elle est en danger, Line voudra partir à sa recherche. Il faut qu’elle en ait les moyens quand même !

— Ok, ça se tient ! Mais ça demandera un peu plus de recherches. Si les parents étaient des gens comme nous, ça aurait été plus simple. S’ils sont riches… j’avais une scène en tête quand j’ai imaginé Line. La fillette est dans le bac à sable d’une aire de jeux, comme celle où j’allais quand vous étiez petits, et là, pour la première fois, la puissance de ses pouvoirs se manifeste. Elle crée un tourbillon de sable super violent qu’elle ne maîtrise absolument pas. Elle et les enfants qui l’entourent auraient pu y rester ! Sa mère arrive à l’en extirper et à calmer la fillette toute flippée. C’est cet épisode qui pousserait la mère à tout larguer et à laisser le père se débrouiller (c’est bien un fantasme de mère, ça !). Mais s’ils sont riches, l’environnement n’est pas le même. La mère n’est pas infirmière et, en plus,  ils ont des gens de maison.

L’apparition du mentor, la figure dominante

Le majordome ! D’accord, le père est un gros riche vraiment pas sympa, mais il y a Winston, le majordome ! Il est noir aux cheveux blancs. Calme, grand, rassurant et bien habillé. C’est le seul ami de Line, c’est lui qui va s’occuper d’elle quand sa mère sera partie.

— Ouais, super idée. En revanche, on n’est pas dans une série américaine, je ne suis pas sûre que l’élite française s’entoure de majordomes noirs et fidèles. Et puis, Winston est un nom britannique. Mais bon, on ne va pas s’embarrasser de détails pareils. L’important c’est surtout de déterminer comment les pouvoirs de Line se manifestent. Pour moi, tout est dans l’équilibre. Imagine-la à l’école et qu’elle maintienne sur sa table une barrière de crayons en équilibre. Regarde (je pause un crayon à la verticale), le crayon ne tient pas facilement debout, tu vois.

La force intérieure confrontée à la force sociale

— Imagine qu’elle en fasse une rangée de crayons devant elle, continuai-je.. Si quelqu’un se déplace et crée un mouvement d’air, elle le détourne sans s’en rendre compte pour maintenir les crayons en équilibre. Mais si quelqu’un vient à poser brusquement sa main sur la table, elle s’énerve. Dans la réalité, si nous étions témoins d’un tel phénomène, il y a peu de chances qu’on se dise : « cette fillette a des super pouvoirs ! ». Les adultes chercheraient plutôt à se débarrasser du problème en se focalisant sur les réactions disproportionnées de Line. La directrice de l’école convoquerait les parents, expliquant que Line est inadaptée au milieu scolaire.

Voilà comment ce premier épisode se termine. Au prochain épisode, nous nous attacherons à avancer sur la question suivante : comment se manifestent les pouvoirs de Line ? Elle possède des pouvoirs kinesthésiques, assurément. Mais comment fonctionnent-ils les premiers mois et les premières années de sa vie ?

Cette question centrale trouvera ses réponses au fil des semaines. Si vous avez des suggestions et des idées, n’hésitez pas à les proposer en commentaires ou directement en réponses par mail. Et comment les adultes peuvent gérer une enfant pareille ? Line ne supporte pas le désordre, la bouffe ou les objets qui tombent, elle a un besoin vital d’équilibrer son corps (voire son esprit) à l’espace qui l’entoure. Pas simple tout ça, et c’est bien l’intérêt. Une telle histoire ne manquera pas de piquant !

Deux épisodes par semaine sont prévus le lundi et le jeudi ! À très vite !

Le défi est lancé ! J'écris un roman en 3 mois... avec mon fils

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