Interview singulière avec Ziad Medoukh – deuxième partie

Pour moi, Ziad Medoukh est le héros d’une fiction devenue réalité à travers son témoignage.Ce citoyen de Gaza, directeur du département français de l’université d’Al Aqsa, vient jusque chez nous pour témoigner. Inlassablement, il brave une fatigue inhumaine à force de ne pouvoir dormir.

Dans mon précédent article, j’évoquais la Palestine et Gaza à travers le regard de Ziad, ce poète palestinien aux yeux tendres. Ces yeux ont vu tant souffrances, tant de tristesse insoutenable, tant d’espérance et tant de joie réunies, tant de pays, tant d’universités étrangères, tant de manières de vivre…

Pour moi, Ziad Medoukh est le héros d’une fiction devenue réalité à travers son témoignage.

Ce citoyen de Gaza, directeur du département français de l’université d’Al Aqsa, vient jusque chez nous pour témoigner. Inlassablement, il brave une fatigue inhumaine à force de ne pouvoir dormir. Car, nous a-t-il confié, hors de Gaza, hors du bruit de sa ville maintes fois bombardée, les cauchemars l’assaillent. Ils s’immiscent dans le silence narquois des nuits de France. C’est la paix, si soudaine et nocturne, qui terrorise cet invincible.

Pourtant, Ziad brave la mort chaque jour à Gaza, à chaque heure, à chaque minute de sa vie. Et voilà ! Aller au travail, à l’école, à l’université et rentrer chez soi est, pour Ziad et les habitants de Gaza, un défi de chaque instant.

94%scolarisation à Gaza malgré les destructions

Retrouver sa maison ou son enfant, le soir, est un miracle quotidien. Et, chaque soir, se retrouver en vie ne les soulage en rien, puisque les meurtres ne cessent jamais, jamais, absolument… jamais depuis 70 ans.  Alors, me direz-vous, il serait temps, pour cette deuxième partie, il serait temps que je pose enfin LA question.

QUI TUE ?

J’ai le sentiment que ce conflit israélo-palestinien nourrit les relations internationales des plus grandes puissances économiques occidentales. Et j’avoue que pouvoir discuter de cet épiphénomène qu’est Israël m’a poussé vers notre entrevue avec Ziad Medoukh. Connaître son avis sur la situation politique là-bas est une chance à ne pas rater.

Pourquoi le gouvernement israélien n’est-il pas condamné par l’ONU ? Pourquoi le gouvernement d’Israël trouve-t-il autant de soutiens et de tolérance auprès de la communauté internationale ?  La question m’obsède. Pourquoi le gouvernement d’Israël n’est-il pas traité objectivement, comme un pouvoir politique totalitaire, une démocratie sans scrupule, coercitive et dangereuse ? Qu’est-ce qu’Israël apporte aux autres puissances politiques pour qu’on laisse le pays coloniser et instaurer un régime d’apartheid ? Il a des dossiers sur tout le monde ou quoi ? Alors que l’économie mondiale repose entièrement sur le crédit, je me demande ce que l’État d’Israël rapporte tant au reste du monde.

” Pour comprendre les enjeux d’une situation internationale, nous explique Ziad, il faut toujours revenir à l’Histoire. Après 1945, les États-Unis sont sortis gagnants de la guerre. Économiquement, l’Europe avait dix ans de retard sur eux. Le plan Marshall a été mis en place et cette réussite économique a mené les États-Unis vers une réussite militaire. Débute ainsi l’histoire d’une domination. »

Je frissonne à ses paroles, comme si le plan Marshall avait scellé notre sort à tous.

« Depuis, l‘Europe suit les États-Unis à travers l’OTAN. Et, comme les américains sont alliés d’Israël, les européens ne peuvent faire autrement que de les suivre sur la question palestinienne, tout en sachant ce qui s’y passe vraiment. C’est le problème de l’Europe mais elle n’est pas la seule dans cette situation. »

Et, que cautionnons-nous vraiment ? Est-il possible d’imaginer que nos gouvernements fassent pression aux côtés des Etats-Unis pour « fermer les passages » et séquestrer ainsi les palestiniens de Gaza ?

« La responsabilité de ce conflit incombe-t-elle vraiment à Israël ? L’État israélien est un état colonial dirigé par l’extrême droite. Quoi de plus normal, alors, qu’il aille tabasser, écraser, tuer, puis massacrer des palestiniens ? 

Gaza manifestation populaire
Des Palestiniens s'enfuient sous les grenades lacrymogènes lors d'une manifestation à la frontière entre Israël et la bande de Gaza, le 30 mars 2018 lors de la Journée de la terre 2018.MAHMUD HAMS / AFP

C’est pourquoi nous avons la volonté de résister. C’est vrai, nous n’avons pas les moyens de résister mais, au moins, nous sommes sur le terrain. C’est ça l’important. Le problème, ne se pose pas aujourd’hui sur nos relations avec l’état colonial israélien, c’est un ennemi. La question se pose sur nos relations avec l’extérieur. Avec la communauté internationale, avec l’Europe, avec la Ligue Arabe, avec les États-Unis, avec les Nations Unies qui sont alliés entre eux.»

Le peuple palestinien a depuis longtemps perdu confiance. Ils ont même perdu confiance en leurs dirigeants pour libérer la Palestine. Mais ils n’ont pas perdu espoir. Bien au contraire :

” Pour nous, palestiniens le seul soutien à espérer c’est vous, la société civile. C’est elle qui est en train de faire bouger la situation.

“Les territoires palestiniens sont la Cisjordanie et la Bande de Gaza. La Cisjordanie est un territoire colonisé à plus de 80%, avec des barrages militaires tous les 3 ou 4 kilomètres, le mur de l’Apartheid et l’échec du processus de paix. Quand à la Bande de Gaza, elle est soumise à un blocus féroce, aux fermetures des passages et aux bombardements israéliens. Le manque de moyens est énorme, les coupures d’électricité continuelles, le chômage permanent et l’absence de perspectives évident. Et malgré tout cela, les Israéliens ne parviennent pas à nous écraser.

“Le taux de scolarisation en Palestine est de 94%.

“Il y a une volonté familiale pour encourager les enfants à aller à l’école. De même, les universités ne sont pas financées par le gouvernement palestinien, ce qui porte les frais d’inscription aux alentours de 700 euros par an. Mais ça n’empêche pas les pères de famille à vendre un morceau de leur terre pour payer, et les mères à vendre leurs bijoux pour y faire entrer leur fille. Ils savent pourtant qu’après quatre ou cinq ans d’Université, leurs enfants seront au chômage.”

Alors, pourquoi ? Pourquoi une mère défie chaque matin les dangers, les bombes et les barrages militaires pour conduire son enfant à l’école ?

« Parce qu’ils ont pleinement conscience qu’un diplôme universitair e en poche est signe d’espoir. Les trois éléments essentiels, pour nous, palestiniens, sont : rester attachés à notre terre, envoyer les enfants à l’école et garder espoir. »

C’est ça qui fait peur aux Israéliens ? Que vous vous sentiez chez vous ?

Oui, c’est notre attachement à la terre qui leur fait peur. Ce ne sont ni les résistances armées, ni les négociations de paix.

“Suite aux massacres de 1948, il y a eu trois cents mille réfugiés palestiniens. Aujourd’hui, les massacres continuent mais les palestiniens décident de rester. Rester où ? À côté des ruines de leur maison, de leur école, car nous avons pleinement conscience que notre sentiment d’appartenance nous donne la force de tenir.

Moi, je suis un citoyen de Gaza et j’ai subi trois offensives en cinq ans. En 2009, en 2012 et en 2014. Imaginez ! Après ce massacre à Gaza, il n’y avait même pas mille personnes sur deux millions d’habitants à vouloir quitter le territoire. Ça montre la prise de conscience des Palestiniens aujourd’hui : leur attachement à la terre renforce leur résistance malgré toutes les souffrances subies. »

Après soixante-dix ans d’occupation, de colonisation, d’exil et de souffrance, les Palestiniens refusent désormais de fuir. À cette conscience identitaire s’ajoute, selon Ziad Medoukh, la prise de conscience des gens qu’il rencontre en France et à l’étranger :

« Je suis bien placé pour mesurer l’ampleur de la solidarité pour la Palestine. En France, l’évolution est flagrante. C’est ce qui me guide chaque jour. C’est très difficile de sortir de Gaza et d’y revenir mais c’est si important. »

Nous avons l’impression, Sabrina et moi, que la situation est toujours plus désespérée

La main de la liberté, fontaine d'Oscar Niemeyer
Le Havre, Espace Oscar Niemeyer : La Terre, un jour, comme cette eau, à tous appartiendra

Comment ne pas croire en cette « force de solidarité » ? Existe-t-elle vraiment chez nous ? J’avoue que nous avons l’impression, Sabrina et moi, que la situation est toujours plus désespérée pour les palestiniens. Que toutes les actions de soutien n’y changent rien.

Mais Ziad nous assure du contraire. Lui vient en France pour « échanger et témoigner », parce qu’il constate que les français s’intéressent de plus en plus à la culture palestinienne et, à travers elle, ils cherchent à comprendre la situation. C’est pourquoi il répond à l’invitation de Stéphane Vatel, professeur de civilisation arabe à l’université du Havre :

« Ziad est un homme sensible. Et je trouve que sa venue est intéressante pour les relations entre la France et la Palestine. »

Stéphane s’est acharné sur le dossier pour avoir une chance que son plan puisse aboutir. Mais pourquoi lui ? « Ziad nous offre un témoignage de ce qui se passe à Gaza. Il apporte des informations et des analyses directes dont nous avons tous besoin. D’autant que la presse française n’est pas toujours à la hauteur de cette tâche. »

Ziad Medoukh n’en est pas à son premier voyage, ni à son premier refus de sortie du territoire. « Quelques fois, explique-t-il, il faut supporter les difficultés pour venir car les rencontres humaines sont importantes. Des conférences sur skype ne permettent pas de nouer des liens et de partager les croissants avec Alice et Sabrina.

« Alors même que le discours des médias officiels continue de légitimer l’action armée des israéliens, je privilégie les rencontres avec les citoyens français. Grâce aux réseaux sociaux, devenus des médias alternatifs. Je ne vous cache pas que 80% de mes amis sont sur facebook. Nous pouvons y échanger des informations en toute liberté. Il n’y a pas de censure.

« Je rentre toujours rassuré. Vous pensez peut-être que vous n’en faites pas assez pour nous aider ? Moi, je vois au contraire qu’il se passe beaucoup de choses. Je participe à des conférences, des rencontres avec des palestiniens, des soirées, des spectacles et des projections pour soutenir la Palestine et créer des liens entre nos deux pays.

Plus besoin de regarder le journal télévisé…

« Désormais, les français peuvent connaître la situation réelle en Palestine. Ils n’ont plus besoin de regarder le journal télévisé ou de lire « Le Monde » ; ils ont « Mediapart », ou les témoignages directs sur les réseaux. Les citoyens sont dorénavant libres de s’informer sans devoir appartenir à un parti ou à un quelconque mouvement. S’informer, c’est ça le plus important. »

Vous serez certainement surpris de ne pas avoir eu les réponses aux questions lancées au début de cet article, c’est qu’un troisième est prévu. Parce que Ziad est intarissable sur la réalité de la terre des palestiniens.

« Depuis dix ans, ces dix dernières années,… » voilà qui introduisait souvent ses propos. Évidemment, je me suis demandée ce qui s’était passé en 2008 à Gaza. Après l’avancée politique du Hamas, le gouvernement décide de pousser l’avantage par une résistance armée face à l’occupant. La répression fut féroce, suivie d’un blocus sans pitié et d’un isolement total.  Tout espoir d’un règlement pacifique fut anéanti.

Ce qui a changé, entre 2008 et 2018, c’est la réalité du combat. La résistance armée ne peut se passer d’alliés et les palestiniens n’en ont aucun. Zéro ! Pour Ziad Medoukh et ses compatriotes, l’issue du conflit se trouve hors des murs de Gaza, dans la conscience de chacun d’entre nous. Aucun espoir du côté israélien :

N’oublions pas que la société israélienne est divisée idéologiquement et socialement. Il y a beaucoup d’injustice là-bas. Les gouvernements successifs jouent sur le conflit. La Palestine est un prétexte pour tenter de rallier le peuple israélien dans la lutte coloniale.”

Vous voulez dire que le peuple israélien est opprimé de l’intérieur ?

Oui, c’est une réalité aussi. Mais il y a trois éléments d’espoir bien réels : la prise de conscience de la société civile internationale et celle de la société israélienne. Car la dégradation du pouvoir d’achat se généralise partout. Dans ce contexte économique désastreux, la montée de l’extrême droite engendre la montée de la résistance et la recherche d’alternatives.

“L’alternative prend corps dans les réseaux sociaux.”

Certes, l’évolution de la droite à l’échelle internationale est inquiétante mais elle pousse les gens à trouver des moyens de résister. Pour moi, il y a trois éléments d’espoir : la prise de conscience des palestiniens pour leur attachement à la terre, la société civile et les alternatives qu’elle commence à mettre en place en exploitant les réseaux sociaux à son avantage pour se regrouper. L’engagement historique des intellectuels français envers la Palestine n’est plus relayé dans les médias, qui présentent le soutien à la Palestine comme une critique de la politique d’Israël, trop vite traité d’antisémitisme. Aujourd’hui, le sens de l’engagement a changé et nous devons en tenir compte pour l’avenir. »”

Nous avons rencontré Ziad Medoukh !

Sabrina et moi avons rencontré le plus célèbre des gazaouis : Ziad Medoukh ! Poète palestinien et directeur du département français de l’université d’Al Aqsa, Ziad était de passage au Havre. C’est le genre d’occasion à ne pas manquer pour obtenir une info de première main, un témoignage à la source.

Sabrina et moi avons rencontré le plus célèbre des : Ziad Medoukh !

Ziad Medoukh, poète palestinien et directeur du département de français de l’université d’Al Aqsa, était de passage au Havre.

Palestine : on a la chance de savoir !

C’est le genre d’occasion à ne pas manquer pour obtenir une info de première main, un témoignage à la source. Car, qui ne se demande pas, parfois, ce qui se passe là-bas ? Qui ne se demande jamais pourquoi ce vampirique conflit israélo-palestinien semble être immortel ? Attendons-nous de sa fin que le dernier palestinien ait disparu ? Je n’écris pas cet article pour titiller votre culpabilité, bien au contraire. Car, si, comme moi, vos préoccupations sont ailleurs, sachez que nous contribuons tous, à notre échelle, à défendre la liberté des palestiniens. Comment ? Je vais vous le dire.

Je suis préoccupée : mon chat a disparu !

Mon chat a disparu depuis plusieurs jours et c’est seulement ce matin que j’ai fait un tour dans le quartier pour le chercher. Ce gros chat au pelage soyeux et à la musculature impressionnante est né dans ma cave. Nous avons recueilli sa mère qui s’était échappée de chez la voisine car elle y était maltraitée.

Titi, ce gros chat disparu, n’est pas un chat comme les autres. Il a l’âme d’un fauve. C’est le chat le plus libre que je connaisse. Enfant, il refusait de manger des croquettes. Pour son premier repas, il s’est jeté sur un os. Depuis, il ne mange que de la viande crue. J’ai bien essayé de l’affamer pour qu’il mange ces affreuses croquettes, mais j’ai craqué avant lui.

chat perdu

Quel rapport avec Ziad Medoukh et la Palestine ?

J’ai à cœur de respecter la liberté de ceux qui m’entourent, de chérir et de défendre l’idée d’une liberté qui ne se marchande pas à coups d’arguments et de compromis raisonnables. C’est, pour moi, la valeur la plus sûre et la plus essentielle. Car, de ce concept, découle toute la vie. Quelque part, elle en dépend. Et, même si vous pensez, comme je pouvais le croire il y a encore quelques jours, que nos préoccupations sont bien loin et bien différentes de celles des palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, je comprends désormais que la réalité est plus complexe.

Ziad Medoukh est une force de la nature à la carrure irréelle. La pure incarnation du super héros. Une sorte d’Hercule qui porte le monde sur ses épaules. Gaza, seule, peut-être. À ses côtés, je n’ai pas douté une seconde que la force était en nous, et que nous étions tous importants. Par notre intérêt, par notre capacité à voir, à entendre, à écouter et à comprendre, nous aidons les palestiniens à rester en vie !

C’est Sabrina qui suit Ziad sur sa page facebook. Dix mille abonnés

La main de Niemeyer - Le Havre. Symbole de l'inappropriation de la Terre

Son téléphone est affiché sur son journal pour faciliter tous les contacts possibles durant son séjour. Une fois en France, il profite à fond de son autorisation de sortie : La Rochelle, Le Havre, Paris, les lumières de Noël…. L’image de la « prison à ciel ouvert » revient sans cesse dans les poèmes de Ziad ; elle chante douloureusement  à mon esprit.

« Alice, Ziad Medoukh est au Havre ! J’ai rendez-vous avec lui ce soir, tu m’accompagnes ? »

Sabrina, mon amie formidable, m’embarque dans l’aventure. Nous retrouvons Ziad à l’université du Havre, et convenons d’une interview le lendemain autour d’un petit-déj. Ses séjours autorisés en France, ces dix dernières années, lui ont permis d’ouvrir des canaux de communication avec l’extérieur. « Moi, j’essaye, en dehors de mon travail, de m’engager pour la Palestine à travers mon témoignage.» C’est le témoignage d’un citoyen ordinaire pour qui « tous les jours, il y a des morts ».

L’échange d’informations de première main est devenu l’un des enjeux majeurs dans l’usage des réseaux sociaux par les sociétés civiles. Et les palestiniens, comme Ziad, en profitent un max !

Messages de soutien du monde libre

« J’informe sur la réalité à Gaza avec des photos, des vidéos, des rencontres, explique Ziad. Les gens ont compris que la réalité, c’est autre chose que ce qu’en disent les médias. Et c’est important de garder le contact avec ces gens-là, car ils sont de plus en plus nombreux à adhérer à la cause palestinienne. C’est pourquoi je suis optimiste pour l’avenir. Il est vrai que par le passé, les français étaient plutôt pro-israéliens. Mais, les choses ont changé. Il y a plus de 10 000 personnes qui suivent ma page facebook. Ça montre à quel point vous avez la volonté de vous informer.

 Alors, pourquoi témoigner ? Pas seulement pour informer mais aussi pour avoir vos retours et vos messages de soutien. Ils me soulagent et nous aident à tenir. Je les transmets aux enfants, aux étudiants et aux familles. »

Des enfants de Gaza posent en faveur de la reconstruction de leur pays

Ziad Medoukh est un père de famille pas comme les autres

Il est un symbole de la résistance pacifiste. Ses meilleures armes sont : sa force intérieure, son intégrité, sa loyauté envers son peuple et son sourire communicatif. Mais, qu’est-ce que ça veut dire « pacifiste » dans un pays en deuil permanent ? Dans un pays où la plus violente des ségrégations détruit la vie et la fierté de tout un peuple depuis 70 ans ? Dans un pays qu’on refuse de libérer, un tout petit territoire qui se voit encore aujourd’hui confisquer ses terres ? Un pays, enfin, qui vit enfermé par des murs, des barbelés et des militaires armés ? C’est comment, au quotidien ? (pour le savoir, plongez dans les témoignages de Ziad sur sa page facebook)

La Bande de Gaza est une prison de deux millions d’habitants

qui dispose de cinq points de  passage vers le monde extérieur. On n’est pas autorisé à sortir (moins de 3% de la population y parviennent en moyenne chaque année), et il y a des heures, voire des jours d’attente. Si votre enfant a besoin d’aller à l’hôpital en dehors de Gaza, vous devez souffrir l’attente et l’incertitude de pouvoir l’atteindre. Et les check points existent aussi à l’intérieur du pays, tous les quatre à cinq kilomètres, ce qui rend la circulation quotidienne… impossible à imaginer de notre point de vue extérieur.

Après notre premier échange, je passe la nuit à me demander comment des hommes peuvent habiter une terre bombardée depuis soixante-dix ans.

C’est bien la seule question qui s’impose à moi. Je me penche un instant sur la carte et je me retrouve face à un jeu de cubes imbriqués. Deux d’entre eux rapetissent au fil des décennies : la Cisjordanie et Gaza.

J’ai toujours été nulle pour les jeux de société. Dès qu’il s’agit d’en comprendre les règles, j’ai l’esprit qui ralentit. En cet instant, j’ai le même sentiment face à la carte : je suis frustrée de ne rien y comprendre.

La colonisation israélienne depuis 1946
Expansion coloniale de l'État d'Israël depuis 1946. Des terres palestiniennes déjà dominées par l'Égypte et la Jordanie

Le  lendemain matin, Ziad nous demande :

« Qu’est-ce qui me pousse, moi, Ziad Medoukh, professeur, à laisser ma famille, mon travail et à passer une semaine de voyage aller-retour pour venir quelques jours en France ? », j’imagine alors ce qu’il sous-entend. Lorsqu’on quitte son pays, on n’est jamais sûr de ce qui arrivera chez nous pendant notre absence. Mais, cette réalité si évidente pour tous, résonne ici bien différemment.

Quelle est donc la réalité de cette terre palestinienne ?

La suite de nos entretiens avec Ziad Medoukh, ce témoin sacré de l’Histoire ici et maintenant, dès demain sur ce blog !

Nous aborderons, entre autres, ce qui nous rapproche de Ziad et de ses compatriotes : la guerre de l’information, l’accès salutaire au savoir et les enjeux politiques internationaux.

Salut les amis !

Rencontre du genre humain

La nature humaine est instable

La nature humaine est instable, me disais-je en me levant ce matin. Et, par le plus grand des hasards, je m’entretenais dans la même journée avec deux hommes d’un aplomb désarmant, reléguant aux oubliettes l’impression que l’homme est une espèce trébuchante.

Trois jours que j’écris pour le best-seller. Au quatrième jour, toujours rien publié dans la rubrique d’à côté. Je me réveillais, ce matin-là, avec l’idée déprimante que la nature humaine était instable. Puis, vers l’heure du midi, je croise Vincent Gibeau : « Je me demande si je vais y arriver un jour, lui avouai-je. Comment tu fais, toi ? Tu te poses bien ce genre de questions, des fois.

‒ Non, me répond-il le plus sincèrement du monde. Je ne me pose pas de questions. Je dessine, c’est tout. Enfin, moi, c’est différent. J’ai un boulot, des vacances pour peindre et, j’ai surtout ma famille. C’est un cadre fiable. »

Dans l’élan du blues, je pars à Plein Ciel, la librairie des Docks. Je pense à la montagne de notes que je n’ai pas du tout envie de « traiter », à ces nouvelles perdues dans mon vieil ordinateur qui a rendu l’âme. Oh, je les ai manuscrites, quelque part… Maintenant, j’ai même un disque dur externe. Reste que ces monceaux de notes n’ont d’intérêt que celui que je veux bien leur donner. Courage. Publie et tu seras sauvée !

En réalité, ce n’est pas le plus dur d’écrire. Le plus dur, c’est d’harmoniser son temps entre l’écriture et la structure. Non. J’imagine ce que ferait Gibeau à ma place…

Vincent Gibeau

C’est peut-être une question de perception. Si je percevais le tapuscrit autrement. Un nom tout à fait dépourvu de charme, en passant. C’est peut-être ça, le secret : apprendre à vivre les choses autrement.

Plein ciel, la dédicace.

Je trouve notre homme, Brice Lepercher, jonché sur un haut tabouret face à une table de même hauteur, où s’empilent de gros livres au titre évocateur « Le Grand Maître » et à la couverture chiadée. Tous deux respirent le futurisme fictionnel, autrement nommé « science fiction ». 

Très vite après m’être présentée, Brice Lepercher invoque sa mémoire d’éléphant pour m’annoncer que nous étions au lycée ensemble. « J’ai une mémoire exceptionnelle et une imagination débordante, explique-t-il. Je n’ai jamais eu le vertige de la page blanche. »

Il m’est souvent arrivé de ne pas reconnaître un ancien camarade de lycée pour la simple et bonne raison que je vivais déjà, à l’époque, dans mon imaginaire, reléguant la réalité extérieure au stricte nécessaire : moi, mes amis et l’inévitable cellule familiale. La famille, encore ! Brice Lepercher est fonctionnaire et sa femme aussi. Et, comme Vincent, Brice évoque un cadre familial solide. C’est pour ça qu’on l’appelle « socle familial », j’imagine.

« Le Grand Maître » est l’histoire d’une prophétie de fin du monde. Nos héros, guidés par un médium, vont avoir la douloureuse mission de sauver l’humanité.

« J’ai mis 20 ans pour l’écrire, clame l’auteur encore sous le choc de sa folle chevauchée. Je vivais tellement dans mon univers que je n’en perdais jamais le fil. Je l’ai écrit sur du long terme parce qu’il fallait que je me construise professionnellement mais, une fois que famille et travail étaient bien imbriqués dans ma vie, je me suis remis dedans quinze ans après, et je n’ai pas eu de problèmes. »

Eh bien, chez nous, la famille est à cloche-pied, me dis-je : un couple qui n’a jamais habité ensemble, aux fortes racines, tellement ensevelies qu’elles sont aujourd’hui invisibles. Bon, passons cette histoire de stéréotypes qui me nargue depuis ce matin et revenons à l’écriture.

Je n’ai pas eu l’occasion de demander à Brice si ce n’était pas trop gênant de se souvenir de tout. Moi, c’est le contraire. Je me fais un devoir d’oublier à peu près tout. Je garde en tête juste ce qu’il faut pour laisser libre cours aux retranscriptions libres de droit. Les références ? Quelques-unes, les plus symboliques. 

De l’original sans fondements traitables. J’ai pris le temps de discuter

Brice Lepercher

‒ J’ai l’impression d’avoir fait un condensé de toutes mes passions, de toutes mes références livresques et cinématographiques, explique-t-il. Ce qui a relancé l’écriture de mon roman, c’est un départ en vacances. J’avais emmené le manuscrit avec moi sans savoir si j’allais avoir le déclic. Je n’avais pas la tentation de regarder la télé. Alors, l’envie d’écrire m’est revenue.

‒ Comme si tu te faisais ton film, quoi.

‒ C’est carrément le film que j’écrivais. D’ailleurs, je rêve de le voir adapté au cinéma.

‒ Je pense que notre culture est aujourd’hui axée sur l’écriture cinématographique.

‒ Oui, notre culture est basée sur l’image. Elle nous influence tellement que notre écriture s’en nourrit.

‒ Moi, je me gave parfois de films avant l’écriture d’une scène importante, concédai-je.

‒ Complètement ! renchérit Brice. J’aurais peut-être mis moins de temps à écrire sans ma collection de DVD et, en même temps, ça alimentait mon esprit. J’ai mis toutes mes références à la fin du livre : Goldorak, Albator, mais aussi Star Wars, Azimov, Barjavel… Tout ce que j’ai lu ou vu en quarante cinq années de vie. Il y a plein de clins d’œil dans mon bouquin.

‒ Moi, je cherche au contraire à ne pas fourrer toutes les idées qui me tiennent à cœur, pour ne pas risquer de déstructurer mon récit.

‒ Ah mais, j’avais un plan ! Au départ. J’avais pris des notes. Par contre, à la moitié du roman, je me suis laissé aller avec une grande facilité. J’écrivais sans ligne directrice, je ne savais pas où j’allais, et c’était tout aussi intéressant.

Je le suivis sur ce terrain

‒ Jusqu’à maintenant, j’ai toujours opéré comme ça, trouvant l’excuse que, dans la vie, on ne connaît pas la fin. Après, tu remanies pour façonner un début, une fin, etc. mais j’ai toujours écrit mes histoires sans en connaître la fin.

Et la fin vola en éclat

‒ Moi, la fin, je l’ai improvisée. Je savais ce que j’allais écrire au départ mais quand tu écris 400 pages ce n’est pas pareil que quand tu en écris 100. Je ne sais pas si je serais capable d’écrire plus court. J’ai toujours été prolixe. C’est Jacques Derouard qui m’a donné le virus de l’écriture tout en me poussant à structurer avec un plan. Un conseil qui n’a pas été suivi jusqu’à la fin.