Super-héros et contre pouvoirs : la face cachée de l’écriture de fictions

L’auteur de fictions doit prendre le taureau par les cornes et se plonger sérieusement dans un travail de recherche. L’invention d’un super-héros nécessite autant de précautions que n’importe quelle innovation sérieuse.

Bonjour à tous ! J’aimerais aujourd’hui vous faire un point sur ma méthode d’écriture, puisque deux mois se sont écoulés depuis le démarrage de notre roman. D’abord, les séances du matin ont bien l’immense avantage d’imposer un rythme d’écriture et d’apporter une motivation constante. Car, jour après jour, on voit l’histoire avancer et les personnages vivre, même timidement. Pourquoi « timidement » ? En fait ce ne sont pas les personnages qui vivent timidement. C’est plutôt l’auteur qui, au commencement, partage timidement le vécu de ses personnages. Oui, il se peut qu’il tâtonne dans un univers qui ne lui est pas familier.

L’écriture de notre récit entre dans une phase d’exploration de la réalité de nos superpouvoirs

exploration de nos superpouvoirs - magie
"On trouve un nombre grandissant de scientifiques prêts à témoigner de la réalité des phénomènes paranormaux" - Magie de Yabadene Belkacem

L’invention des personnages pousse à chercher des témoignages

Depuis le début de ce défi (voir « Le Projet Line » : tous les épisodes), je vous ai partagé le résultat brut de mes séances d’écriture. Dans cet épisode 7, notre héroïne rencontre un nouveau personnage : le docteur Thomas Jay. Psychiatre un peu spécial, le docteur Jay mesure déjà les dimensions invisibles auxquelles Line est capable de se connecter. Pour écrire la scène qui va suivre, je me suis inspirée d’un livre de William Buhlman. Dans « Voyage au-delà du corps : l’exploration de nos univers intérieurs », William Buhlman décrit ses expériences de sorties de corps. Comment, de sceptique, il est venu à s’intéresser aux voyages astraux et à expérimenter le passage de sa conscience hors du monde physique.

L’écriture lance des pistes vers le vrai travail de recherche

Après deux mois d’écriture, il est temps pour moi d’aller plus loin et plus méthodiquement dans mes investigations. À un moment donné, l’auteur de fictions doit prendre le taureau par les cornes et se plonger sérieusement dans un travail de recherche. L’invention d’un super-héros nécessite autant de précautions que n’importe quelle innovation sérieuse. Cette semaine, j’ai listé un certain nombre de bouquins à lire pour me plonger dans la littérature scientifique qui associe le paranormal et le quantique. Aujourd’hui, on trouve un nombre grandissant de scientifiques prêts à témoigner de la réalité des phénomènes paranormaux, pourquoi m’en priverai-je ? J’ai terminé le premier : « Les Preuves scientifiques d’une vie après la vie – Communiquer avec l’invisible » du Docteur Jean-Jacques Charbonier.

Le témoin scientifique se transforme en personnage inspirant

Heureusement, mon rôle n’est pas de tenter de confirmer ou d’infirmer ses propos mais d’entrer dans la tête d’un personnage inspirant, et les anecdotes qu’il raconte dans son livre, comme ses démonstrations et ses idées, apportent de l’eau à mon moulin. Il y aura dans le roman des scientifiques de tous bords, et il est essentiel pour nous de pouvoir nous appuyer sur du concret et sur le vécu de personnes réelles. Nous sommes tous plus ou moins conscients de vivre cette « dissonance cognitive » dont parle Charbonier. Il nous arrive de vivre des phénomènes inexplicables, aussi insignifiants soient-ils, qui s’opposent à nos connaissances, à notre raisonnement ou à nos croyances, et provoquent inconsciemment un repli défensif. Ce qui revient à minimiser, voire à nier, le phénomène au niveau cognitif (de la pensée).

Inventer une super-héroïne qui rivalise avec les géants américains...

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La création d’un super-héros est une invention sérieuse

super-héros- ninja lune
"L’invention d’un super-héros nécessite autant de précautions que n’importe quelle innovation sérieuse."

Les blocages propres à la culture française briment la création des super-héros

La création d’une super-héroïne est une démarche ludique, mais elle n’a rien d’anodin. Le super-héros incarne un personnage spirituel fortement symbolique. Sa création implique forcément des intentions cachées. Je pense sincèrement que les français méritent qu’on ouvre enfin les vannes et qu’on détruise les barrages. Jean-Jacques Charbonier rapporte une anecdote intéressante après Les Premières rencontres internationales consacrées à l’expérience de mort imminente à Martigues en 2006. Une équipe de France 2 vient l’interviewer pour le journal de 20 heures mais, au lieu de diffuser son entretien, la chaîne fait passer un « expert » qui n’y connait rien au sujet. « Eh oui, souligne-t-il, les scientifiques ne sont pas les seules personnes atteintes de dissonance cognitive, les journalistes sont aussi grandement touchés par cette pathologie du raisonnement ! » Habitué à la censure, le Dr Charbonier évoque aussi l’enseignement fermé des écoles françaises de médecine, qui s’explique notamment par l’influence honteuse des lobbies pharmaceutiques. C’est un problème dont je suis tout à fait consciente, et qui me scandalise depuis bien trop longtemps.

Le super-héros est un trait d’union entre les mondes

« La plupart de nos contemporains, explique-t-il encore, pensent que tous ceux qui s’intéressent au paranormal sont des allumés ou des farfelus, et ils rangent volontiers dans le même tiroir, avec un incroyable mépris, médiumnité, spiritisme, télépathie et autres phénomènes inexplicables comme les NDE (Near Death Experience : expérience de mort imminente ou EMI) » Pourquoi est-ce que je vous relate les propos de Charbonnier ? Parce qu’un auteur doit décortiquer l’intention qui se cache derrière l’écriture de son roman. Et notre super-héroïne, au-delà de sa vocation à nous faire vivre des émotions fortes, a le rôle d’incarner une ouverture vers les questions fondamentales autour du lien existant entre la science et le divin, entre la raison et l’irrationnel, entre la pensée matérialiste et notre spiritualité.

La recherche et la connaissance alimentent, façonnent et dirigent notre récit de fiction

Là, les séances d’écriture révèlent enfin leurs limites. Voilà qu’à présent de nouvelles idées vont s’ajouter et imposent d’emblée un changement notable dans la forme du récit. Si j’ai commencé l’histoire de Line à trois ans, lui faisant vivre prématurément l’élément déclencheur (voir la scène clé du bac à sable de l’épisode 6) et la rencontre avec son psychiatre (relatée ici dans cet épisode), il s’avère inutile de persister à considérer Line comme une enfant de 3 ans, même surdouée. D’ailleurs, mon fils Anton me l’a plusieurs fois fait remarquer. Maintenant, à la lumière de ma dernière lecture, j’ai déjà en tête que Line va d’abord se voir imposer une batterie de tests auprès de scientifiques raisonnables qui ne prennent pas en compte l’aspect paranormal de ses capacités. Le docteur Jay sera une bouée de sauvetage pour elle. Line sera d’abord traitée comme une enfant à problèmes, avec des symptômes à traiter. Le conflit avec sa mère sera d’autant plus fort que cette dernière se sentira coupable de ne pas oser s’y opposer.

La réalité dépasse souvent la fiction. Mettez le doigt dessus et vous ne manquerez pas d’idées

superman

Les éléments de recherche alimentent la structuration du récit

Les idées avancées par certains d’entre vous, chers co-écriteurs, auront bel et bien leur place dans ce premier roman qui relate les origines de Line d’Haranguier. Point de vue méthode d’écriture, les nouveaux éléments de recherche obligeront à des ajustements : les scènes déjà écrites seront intégrées à un nouveau contexte. Line aura environ six ans lorsqu’elle rencontre le docteur Jay, et non pas trois. Ça me donnera le temps de positionner les ennemis dont j’ai esquissé les traits. Certes, je n’ai pas encore publié les séances qui les mettent en scène, mais je peux néanmoins vous dire que l’idée d’une île isolée, habitée par une tribu n’ayant aucun contact avec l’extérieur, a fait son chemin (voir l’épisode 1). Repérée il y a 30 ans par la fondation Prôteús, dirigée par un magna de la finance, les enfants de ce peuple primitif furent enlevés et étudiés en secret pour en faire des « sujets psi ». J’ai découvert ce terme sur le site de Jean-Pierre Girard.

Les révélations des uns alimentent la fiction des autres 

Jean-Pierre Girard raconte son parcours hors norme en tant que « sujet psi » auprès de la CIA et ce qu’il sait de l’utilisation de la pensée sur la matière dans le monde de l’espionnage. Et j’ai bien l’intention, à l’issue de ces trois mois de recherche et d’écriture, d’aller l’interviewer. En attendant, nos ennemis se précisent et l’origine des pouvoirs de Line également. La scène du bac à sable va faire réagir toute la famille, mais pas seulement. La mère de Line, originaire des Philippines, a été adoptée dès ses premiers mois. Personne ne sait qu’elle vient de l’île, sauf nos fameux ennemis qui l’ont perdue par un malheureux concours de circonstances. Après avoir tenté de la récupérer, ils décidèrent de la surveiller de loin et d’infiltrer l’un de leurs agents dans son entourage. En conséquence, ils repérèrent aussitôt la grande démonstration de pouvoir opérée par Line dans le bac à sable. C’est là qu’ils vont entrer en action et entrer avec fracas dans la vie des d’Haranguier.

C'est quoi son nom, déjà ?

LINE D'HARANGUIER
unique !


Line n'est pas seule...

Suis-nous !
unique !

Malgré les apparences, un auteur n’écrit jamais seul

réseau de relations
"Aller aussi loin que notre inconscient nous le permettra..." - Photo de Gred Altmann

Son intention s’ajuste et se précise par le dialogue

J’aimerais vous faire remarquer que, ces dernières semaines, je n’ai pas beaucoup sollicité Anton, mon jeune co-auteur. Mais, l’aventure n’en est qu’à ses débuts. J’ai beaucoup à lire et à écrire. Les 3 mois impartis sont surtout là pour nous booster et pour m’obliger à faire le maximum jusqu’à la fin janvier. À cette date, nous devrons parvenir à une vue d’ensemble structurée : établir l’enfance de Line, une super-héroïne qui pourra démarrer son adolescence sur de bonnes bases ! Ainsi pourra-t-elle devenir le fer de lance d’une aventure où elle deviendra adulte et indépendante, détentrice de valeurs qu’elle pourra revendiquer haut et fort, s’appuyant sur une intention claire et un message explicite.

Ses préoccupations seront partagées avec le plus grand nombre

Vous l’aurez compris, derrière un roman de science fiction ou d’anticipation, nombre de questions existentielles peuvent être soulevées. D’ailleurs, « Les 7 lois spirituelles des super-héros » de Deepak Chopra en atteste. Chaque personnage nous interrogera sur les questions qui préoccupent l’auteur. Par exemple, Élise, la nourrice, prend pour moi une importance de plus en plus évidente. Je l’interroge, et elle m’interroge en retour. C’est un dialogue jusqu’à ce qu’on parvienne à comprendre de quoi on parle. À la lecture de « Secrets de l’art perdu de la prière » de Gregg Braden, je me dis qu’Élise va évoluer. Son rapport à Dieu, à la prière, et son regard empli de craintes face à Line, vont se transformer au cours de notre aventure, même si je ne suis pas encore certaine de la voie qu’elle va suivre.

Son implication sera totale et entière

L’avantage de faire des recherches pour approfondir l’intention réelle de l’auteur (moi, en l’occurrence) n’est pas à prendre à la légère. C’est même, à mon sens, l’essentiel du travail d’écriture d’un livre de fiction. Là est le support d’une réflexion qui ira aussi loin que l’inconscient nous le permettra. Tiens, en parlant de ça, je viens justement de m’inscrire sur une plateforme de formation en autohypnose appelée « Psychonaute » pour explorer cette dimension en expérimentant — si j’y parviens — certains états modifiés de conscience. En attendant, voici l’épisode 7 de notre aventure.. 

Épisode 7 – Après le choc, Line rencontre son plus grand atout : le docteur Jay

La vision de Line sur ce qui lui arrive

La voiture s’engagea sur la route de Ciboure vers le fort de Socoa et bifurqua à droite, rue du Phare. Elles arrivèrent dans une propriété située en bord de mer, une de ces demeures immenses et cossues possédant une vue imprenable sur les falaises de la corniche basque. Line était affreusement secouée par les événements. À trois ans, elle était capable de déceler les intentions des adultes et comprenait déjà qu’ils n’agissaient pas toujours comme ils le désiraient au fond d’eux. La plupart du temps, ce qu’ils pensaient au moment « T » changeait continuellement pour accueillir des idées nouvelles qui les empêchaient de voir clairement. Elle se trouvait alors à plusieurs endroits en même temps. De petites vagues d’air, comme des couches de brouillard, lui permettaient d’être à la fois elle-même, dans son corps, à entendre et à voir, et tout autour, dans la brume, pouf ! Elle était partout à la fois, captant toutes les subtiles raisons qu’avaient les autres d’agir et de parler. C’était fatigant. Souvent, elle décrochait, et refusait d’entendre le sens qu’ils donnaient à leur pensée. Progressivement, elle avait su coder les sonorités à sa façon, et les transformait en une voluptueuse musique qui la berçait calmement.

Line arrivait ainsi à s’extraire de la réalité. Peut-être en partie seulement. Il lui était même arrivé de traverser une ou deux couches supplémentaires pour se retrouver loin d’elle-même. À ces moments-là, elle perdait le contact avec ce qu’elle était l’instant d’avant, et atterrissait dans un lieu différent. Un jour, Line avait atterri dans l’enfance de sa propre mère, comme avec le chat. Winston lui avait expliqué qu’à ces moments-là, elle devait fermer tout doucement les yeux, amener lentement les mains vers son visage ou sa poitrine et mesurer où elle se trouvait réellement. Toucher de ses mains sa vie à elle, ce qu’elle voulait, ce qu’elle aimait vraiment. Il lui répétait que rien d’autre ne comptait. Oui, lui répondait Line, mais quand je suis avec maman, je pense si fort à elle que j’arrive pas à le faire. En fait, lorsqu’elle se sentait si loin, mettre ses mains sur ses joues la rappelait à elle-même, toujours. Grâce à ça, Line avait appris à voyager sans avoir peur de se perdre. Elle était seule au monde à pouvoir faire ça, lui avait dit Winston. Et il avait ajouté : “Je suis le seul à connaître ton secret”. Mais, Line savait qu’il en parlait à Camille. Winston faisait semblant que c’était leur secret à tous les deux, alors Line faisait semblant aussi. Le monde de Line était comme celui d’Alice : un pays des merveilles qui n’existait que dans le livre ; pas dans sa famille. Maintenant, Line n’en était plus si sûre. Est-ce que sa mère savait ? C’était bien la première fois qu’elle l’entendait y penser, comme si elle y était allée, et n’y était jamais retournée. A-t-elle pu se cacher dans la brume, devenir toute petite ou très grande ? Line se sentait complètement perdue.  Winston s’était bien trompé. Line fixait l’étrange maison aussi grande qu’un château. Elle était habitée par un homme qui connaissait son secret. De cela au moins, elle en était certaine.

Line reçoit une écoute inattendue

Lorsque Cécile ouvrit la portière, la mère et la fille se regardèrent intensément. Cécile avait une expression inhabituelle et Line l’interrogea du regard. Cécile en fut bouleversée. Il lui semblait que, pour la première fois, elle acceptait le lien qui les unissait, plus fort que tout ce qu’elle avait pu imaginer. Le moment était peut-être venu de faire semblant. De quoi exactement, Cécile n’aurait pu le dire en cet instant. Line tourna la tête vers la demeure tandis que Cécile détachait la ceinture de son siège. Le docteur Jay se tenait sur le perron.

— C’est qui ?

— C’est un médecin. Il ne t’examinera pas comme le docteur Deuvinet. Non, avec ce docteur-là, on parle.

— On parle, c’est tout ?

— Oui, c’est tout.

Cécile prit Line dans ses bras et parcourut la distance les séparant du docteur Jay qui n’avait pas bougé un cil. Elle le salua d’un « docteur » très solennel, ce qui impressionna Line, habituée aux grandes salutations affables de sa mère. Cécile était trop tendue pour jouer les débonnaires.

— Bonjour Line, j’avais hâte de te rencontrer. Cécile m’a beaucoup parlé de toi, tu sais. Elle m’a raconté tout ce que tu sais faire et je suis fasciné par ton intelligence.

Line n’était pas certaine de savoir ce que « fasciné » signifiait, mais elle était captivée. L’homme avait un visage avenant, des yeux vifs et rieurs, un corps plein de force, calme et, surtout, il n’avait pas un cheveu sur la tête. Pourtant, il n’avait rien d’un grand-père. Non, il était aussi vieux que papa.

— Bienvenue chez moi, Line. Mais entrez donc !

La maison était vaste et lumineuse. Rien de comparable à la sienne, bariolée de partout et encombrée d’objets accrochés dans tous les recoins. Ici, les espaces vides étaient rois et les peintures n’étaient que formes brouillonnes qui ne voulaient rien dire. C’était un mélange de formes et de couleurs qui accrochaient le regard pour le perdre dans des questions sans fin. Quelques motifs peints à même les murs servaient peut-être de réponse, ou de code secret. Ils étaient peints en gros traits noirs et formaient pour la plupart des personnages naïfs. Line en avait découvert dans les livres sur l’art primitif africain. Elle adorait les livres sur l’Afrique que Winston lui ramenait de la bibliothèque.

Ils s’installèrent enfin dans le salon. Il était inondé de lumière avec ses canapés de cuir blanc et sa grande table basse en verre épais. Cécile commença à raconter les événements de l’après-midi : l’histoire du tourbillon de sable. Alors, Line revit sa colère se répandre sur l’aire de jeux et lui revenir en plein visage, envahissant de flopées de sable sa bouche et son nez. Elle eut l’impression de suffoquer. Sa respiration devint saccadée, elle toussa comme pour recracher les derniers grains de sable restés coincés dans sa gorge. Cécile s’interrompit et caressa le dos de Line tandis que l’homme s’était levé et revenait déjà avec un verre d’eau. Il repartit aussitôt. Line but avidement, toussant encore et recrachant sur le sol ce qu’elle venait d’avaler. Le docteur revint avec une petite serviette blanche et lui caressa le visage avec, puis la bouche. Le linge était chaud et humide, il avait une odeur d’orange et Line se sentit mieux, instantanément. Il se servit de cette même serviette pour essuyer le sol et posa le linge souillé sur le bord de la table. Ce dernier geste étonna Line. Il avait agit avec calme et simplicité, et semblait avoir anticipé ce qui allait arriver. Line le regarda plus attentivement. Elle décela chez lui une envie véritable de lui venir en aide, de lui offrir une attention précise et spéciale dont elle avait immensément besoin. Ce besoin d’être comprise qu’elle n’avait jamais ressenti jusque-là. Bien sûr, Winston avait toujours été là, Line pouvait compter sur lui mais, cet homme-là ! Line avait l’impression qu’il parlait une langue invisible dont elle entendait l’appel derrière sa façon insistante de la regarder. Il disait : « je t’écoute, Line ». C’était tout, comme le murmure de la rivière, aussi réconfortant que ça. Un immense soulagement l’envahit. Quelque chose l’inondait de l’intérieur. C’était de la confiance.

Cécile cesse de se mentir à elle-même

Cécile vit sa fille se détendre. Depuis sa première rencontre avec Thomas, il y a quelques mois, elle appréhendait le moment où elle devrait lui présenter Line. Même si, au fil de leurs séances, Cécile s’était convaincu que s’il existait une personne capable de les aider, ce serait lui. Chaudement recommandé par Camille, la fille de Winston, Cécile était d’abord allée le voir pour parler de sa fille. Au départ, elle ne pensait pas en venir à parler d’elle-même, de ses troubles de l’enfance, de traumatismes dont elle n’avait jamais pris conscience. Mais, peu à peu, l’évidence s’était imposée : les types de symptômes concordaient. Et, le seul moyen de comprendre ce qui arrivait à sa fille était de livrer ses plus anciens secrets. Cécile s’était tellement battue pour cacher ses horribles obsessions, ses stigmates aussi, aux yeux de tous, qu’il fut très difficile de s’ouvrir à lui. Mais plus ils avançaient, plus ils se rendaient compte qu’elle avait vécu ces engourdissements à la frontière des rêves, ces flottements qui annonçaient la transformation de la réalité. Il était maintenant si simple d’en tirer les conclusions qui s’imposaient : Line lui parlait de ce qu’elle-même avait vécu à son âge. Certes, avec ses mots d’enfant, mais Cécile ne pouvait plus fermer les yeux et avait même une soif de comprendre qu’elle avait toujours refoulée.

« Le besoin de se protéger de notre puissance vous a aidé à survivre. C’était nécessaire. Vous n’avez rien à vous reprocher, Cécile. » Voilà comment Thomas la rassurait. Enfant, elle était persuadée de la réalité de ses songes. Cécile sentait la matière se fondre avec son corps. Elle voyait le dédoublement s’opérer : son petit corps parfaitement immobile, endormi dans son lit, tandis qu’elle-même se déplaçait sans effort en traversant les murs. Très vite, elle rencontra d’autres personnes sous cette forme évanescente. Des personnes qui lui parlaient et la guidaient dans un monde aussi réel que le sien, si sensible aux pensées qu’il se transformait selon sa volonté. Elle se souvenait avoir appris à parler aux choses, aux espaces, à la matière, au point qu’ils pouvaient se modifier selon son bon vouloir. Elle avait aussi visité d’autres pays, appris tant de choses… Avait-elle su faire ça en vrai ? La question était restée en suspens dans sa tête, sans chercher à y répondre vraiment, jusqu’à aujourd’hui. C’est que la peur était restée intacte, depuis le jour où, à son réveil, la réalité l’avait rattrapée. Elle n’avait alors que cinq ans.

Cécile se réveilla dans un lit d’hôpital, une aiguille plantée dans le bras, reliée à des machines, un masque sur le visage. Sa mère, à ses côtés, était en pleur. Elle comprit que ses voyages avaient des conséquences sur sa vie, et que ce n’était pas normal. Depuis ce jour, elle combattit de tout son être le monde des sons et des vibrations qui l’entraînait de l’autre côté du miroir. Quand Line commença à lui parler d’Alice au pays des merveilles, une peur viscérale l’avait envahie. Petite, Cécile s’était, elle aussi, identifiée au personnage de Lewis Carol. Depuis, elle savait que ce récit relatait en partie les hallucinations vécues par l’auteur lors de ses crises. Lewis Carol souffrait d’épilepsie du lobe temporal. Ce ne pouvait pas être un hasard si Line manifestait une véritable obsession pour l’héroïne de ce conte. Elle s’était alors confiée à Camille, la fille de Winston, qui était neurologue. Ensemble, elles avaient débattu de longues heures sur des questions de psychologie et de neurosciences.

La toute première séance à l’air libre

Cécile s’aperçut soudain que Line et Thomas avaient quitté la pièce. Elle les entendait discuter sur la terrasse par la porte vitrée laissée ouverte. Elle se leva. Prise d’étourdissements, elle dû s’appuyer contre le mur avant de les rejoindre. Assis côte à côte sur une des marches du perron, ils étaient face à la mer, lui tournant le dos. La propriété avait un jardin arrière qui s’arrêtait au bord de la falaise et ne possédait nulle barrière. Mais Thomas n’avait pas entraîné Line plus loin que la terrasse. L’étendue d’herbe rase et quelques arbustes épars, permettaient d’admirer l’horizon à perte de vue. C’était d’une beauté à couper le souffle, si calme, si reposant. Au cours de ses visites, jamais elle n’avait soupçonné l’existence de ce havre de paix. Elle se sentait tellement déconnectée, soudain. Décidément, sa fille était au bon endroit.

— Et, tu vois les gens de plusieurs côtés à la fois ?

— Oui, confirma Line, mais je peux aussi les voir à plusieurs endroits en même temps. Quand ils étaient petits, par exemple.

— Ça te fait peur ?

— Non, mais eux ça leur fait peur quand je leur dis. Élise est très fâchée si je lui raconte ce que je vois. Alors, moi aussi je me fâche.

— Toi aussi tu es très fâchée ?

— Bah oui, parce que je vois la colère chez tout le monde. Je déteste ça. La colère, elle rend tout noir et ça j’aime pas du tout. Je veux m’en aller si vite que tout bouge très fort autour de moi. Tout le monde a peur.

— Comme tout à l’heure ?

— D’habitude, ça bouge, mais personne ne voit. Au parc, c’est le sable qui s’est fâché. Il bougeait dans tous les sens, il a attaqué de partout, ça faisait très mal. Je n’ai pas bougé le sable, moi.

— Il t’a attaqué aussi ? Tu as des marques rouge sur le visage, ça fait encore mal ?

— Oh oui, dit-elle en effleurant son visage encore marqué, comme s’il avait reçu de minuscules coups de fouet. C’est pour ça que je n’aime pas le noir, j’avais peur qu’il m’attaque. Aujourd’hui, c’est ce qu’il a fait.

— Tu aimerais apprendre à te protéger, ou à empêcher que ça bouge ?

— Oh oui, j’aimerais beaucoup beaucoup !

J’arrête là cet épisode, bien que j’aurais aimé vous raconter comment le Docteur Jay propose à Line un exercice qui lui permettra de s’ancrer dans la réalité en jouant avec son inconscient. Elle devra s’entraîner chaque soir à se déplacer consciemment en manipulant ses souvenirs à l’aide de son imaginaire. Ensuite, une réunion de famille s’impose. Le groupe se constitue autour du père, Antoine, qui fera office de cerveau, en référence au « groupe », véritable organisme vivant, magistralement orchestré par Álex Pina, le réalisateur de « La Casa de papel ». La suite au prochain numéro…

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Quand le héros bascule, tout le monde bascule

Cet épisode n°6 met en scène l’événement déclencheur, le vrai, l’unique ! La première image qui m’est apparue et qui m’a fait penser : « je tiens un truc ».

Bonjour à tous. J’ai fait l’erreur de laisser passer du temps entre cet épisode et le précédent. Pourquoi ? Parce que je me demandais comment écrire l’histoire de Line en un temps aussi court. Je rappelle aux nouveaux venus (bienvenue à vous !) que « Le projet Line » est un défi : écrire un roman en trois mois. Reste un mois et demi pour la première phase qui consiste à créer l’enfance d’une super-héroïne à la française. Depuis le début de cette aventure, je vous livre un à un des épisodes tirés de mes séances d’écriture (voir ma méthode en 3 clés) et, après mûre réflexion, ça va continuer comme ça, sinon je vais vous perdre. De mon côté, j’accélère le mouvement en anticipant l’histoire et je n’omettrai rien du travail effectué en amont.  L’invention de nos futurs ennemis est en bonne voie, et j’ai hâte de vous les présenter. En attendant, cet épisode n°6 met en scène l’événement déclencheur, le vrai, l’unique ! La première image qui m’est apparue et qui m’a fait penser : « je tiens un truc ».

Dans un roman, le rôle de chaque personnage se transforme au cours de l’histoire

le rôle des personnages
Rappelons que, dans un roman, le superflu n’a pas sa place - photo de Jeff Jacobs

Comme je vous disais, je travaille en amont. L’avantage du travail d’écrivain c’est que, à mes yeux, c’est le plus agréable du monde. Preuve en est, j’ai avancé la structuration de notre histoire et le placement des personnages en regardant la série télé espagnole « La Casa de papel », un exploit en terme de travail scénaristique et de création de personnages. L’épisode d’aujourd’hui met en scène un personnage secondaire qui aura son importance, comme ils le doivent tous. Rappelons que, dans un roman, le superflu n’a pas sa place. Et, pour cela « La Casa de papel » est une bonne leçon d’écriture, j’y reviendrai par la suite. Ici, Élise, la nourrice, a un regard négatif sur ce qui se joue au sein de la famille d’Haranguier. Elle me fait penser à Arturo, un personnage de la série. Arturo, c’est celui qui fout sa merde et passe à travers les mailles du filet. Personne ne voit que c’est lui qui incite les autres à prendre des risques. Sa lâcheté est viscérale, elle le conduit à trahir malgré lui. C’est pour ça qu’il fait pitié. Il prend des responsabilités par moralité. Élise serait apte à jouer un tel rôle, tandis que Victoire, la cuisinière, ressent de nouvelles responsabilités à assumer face aux défaillances évidentes d’Élise.

Inventer une super-héroïne qui rivalise avec les géants américains...

Ça vous tente ?
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Victoire prend conscience qu’Élise est une menace pour Line et, pour une fois, fait preuve de tactique

Élise, l'incarnation du trouble
Le rôle de la nourrice, personnage trouble et inquiétant

Rendre l'aventure fantastique...

Tu me suis, là ?
unique !

Élise avait l’air dubitatif. Victoire n’avait jamais fait montre de sympathie envers elle et c’était bien la dernière personne qu’Élise aurait sollicitée pour lui venir en aide. Mais, si Victoire intercédait en sa faveur, ce n’était pas pour l’aider elle, mais pour protéger Line. Élise se sentait prise au piège dans une toile d’araignée. Tout le monde ici voudra étouffer l’affaire. Elle se ferait sucer jusqu’à la moelle comme la pauvre mouche qu’elle était. Non ! Elle devait trouver de l’aide à l’extérieur mais, Winston avait été très clair : sa carrière serait brisée et elle avec. Ils avaient le bras long ces gens-là. Elle travaillait dans la haute depuis suffisamment longtemps pour savoir que rien ne transpirait hors des murs de leur logis.

— J’imagine, reprit Victoire, que vous trouvez la force de tenir auprès de Dieu.

— Oh, oui, Victoire, si vous saviez !

— Le curé de Saint Jean vous a-t-il donné des conseils éclairés ?

— Oh, oui, enfin, je veux dire… je n’ai… je n’en ai parlé à personne, non.

Victoire, sous ses airs compatissants, guettait la mine défaite de la nourrice dont les joues rosissaient derrière le mensonge qu’elle tentait de défendre. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, comme ceux d’un veau qu’on mène à l’abattoir.

— C’est bien, l’encouragea Victoire. Le curé de Saint Jean est un homme avisé.

— Non, ce n’est pas lui…

— Qui donc, alors ?

— C’est-à-dire… je n’en ai parlé à personne.

— Quel que soit la personne à qui vous vous confiez, il est important d’avoir une oreille bienveillante à vos côtés.

Élise se leva avec difficulté, s’accrochant au dossier de sa chaise, elle sentait le sol se dérober sous ses pieds. Elle s’était trahie ! Accablée par les visions cauchemardesques de son propre destin, elle avait envie de vomir.

— Excusez-moi, balbutia-t-elle, je ne me sens pas bien. Elle se traîna vers les escaliers pour rejoindre sa chambre.

— Laure, cria Victoire.

Une jeune fille accourut aussitôt dans la cuisine.

Allez trouver Élise, j’ai peur qu’elle ne fasse un malaise.

— J’y vais !

Victoire réfléchissait au nombre de paroisses potentielles où Élise était susceptible de se rendre pour sa prière dominicale et s’étonna de ne jamais s’être posée la question. Line se réveilla alors que la maison était plongée dans un profond silence. Les yeux gonflés d’avoir tant pleuré, elle fixait Victoire avec intensité.

— Comment te sens-tu ma douce ?

— Est-ce qu’il a pris le chat ?

— Non, ma douce, le pauvre petit bonhomme est parti en courant complètement dévasté.

— C’est quoi, dévasté ?

— Il était effrayé, Line. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je voulais aider la chat, je voulais qu’il ait un lion qui défend le chat. Un gros papa qui défend le chat.

— Un lion ?

— Oui, un lion qui défend ses petits. Il n’a pas le droit de faire du mal à Monsieur chat.

— Oui, je comprends, Line, mais comment ?

J’étais le lion, c’était moi le lion.

Victoire ne sut que répondre. Elle n’osa pas prendre les paroles de Line au sérieux, de peur d’avoir l’air contrarié.

— Tu as fait peur au garçon, très peur même.

— C’est pas ma faute, c’est le chat qui m’a montré et je voulais l’aider, j’ai…

— Oui, ma douce, je t’écoute.

— J’ai voulu que le lion vienne.

— Tu peux faire le lion pour me montrer ?

Line regarda Victoire d’un air surpris.

— Mais, je ne fais rien, moi. C’est le lion qui vient. Moi, je ne suis plus là, je le laisse être… moi.

Cette fois, Victoire ne pu cacher son inquiétude. Elle sentit les traits de son visage se crisper. Et Line s’en aperçut, bien sûr.

— C’est pas ma faute ! Répéta-t-elle au bord des larmes.

— Non, évidemment, Line. Je te crois, je comprends…

— Non, tu comprends pas ! cria-t-elle en se tortillant pour se dégager au plus vite des bras de la cuisinière. Tu comprends pas ! hurla-t-elle en sortant dans le jardin.

Victoire regarda Line rejoindre le chat dans le jardin. Il fallait prendre les choses en main, trouver de l’aide. Une vague d’angoisse lui serra la poitrine. Qui peut bien comprendre ce genre de phénomène ? Elle pensa à Camille, la fille de Winston et Victoire comprit soudain qu’elle était peut-être la seule à ignorer  ce qui arrivait réellement à cette chère petite. Finalement, l’idée que Line était déjà bien entourée lui redonna de la vigueur. Elle alla s’enquérir de l’état d’Élise et croisa Cécile qui revenait de son rendez-vous du vendredi. Depuis quelques semaines, elle allait à un rendez-vous mystère. Ce n’était pas dans ses habitudes. Depuis la naissance de Line, elle mettait un point d’honneur à être joignable à chaque instant, annonçant ses déplacements à tous les gens de la maison, son planning bien en évidence sur le tableau de l’entrée. Mais, depuis environ un mois, son escapade du vendredi matin restait case blanche.

— Bonjour Victoire, tout va bien ?

— Élise a fait un malaise, j’allais justement voir comment elle allait.

— Oh, c’est ennuyeux ça ! Où est Line ?

— Dans le jardin avec un chat.

— Quelle horreur ! Comment pouvez-vous la laisser seule avec un animal aussi dangereux et plein de parasites ! Elle risque d’attraper une maladie. C’est tout à fait inconscient.

— Monsieur d’Haranguier n’a pas semblé le lui interdire. J’ai pensé que c’était une bonne chose.

— Vous plaisantez ?

— Madame, savez-vous où Élise se rend à l’église ? demanda Victoire sans relever sa remarque.

— Oui, je crois bien que oui, vous pourriez l’interroger vous-même. Je crois qu’elle se rend à Guétary, l’église Saint Nicolas si ma mémoire est bonne. Pourquoi cette question ?

— Pour rien, madame.

— Allez voir Élise, je m’occupe de Line.

Victoire croisa Clara, la jeune femme de chambre, entre deux étages.

— Alors, comment va-t-elle ?

— Ma fois, je ne sais pas trop, ça a l’air d’aller puisqu’elle m’a intimée l’ordre de sortir de sa chambre. Elle était dans son cabinet de toilettes. Je ne l’ai pas vue.

Victoire frappa plusieurs fois à la porte d’Élise avant d’obtenir une réponse. Lorsqu’elle s’annonça, Élise ouvrit enfin. Pâle comme un linge, elle dévisagea Victoire, puis retourna s’asseoir sur le bord de son lit.

— Cécile m’a dit que vous allez à l’église Saint Nicolas, à Guétary. Vous avez discuté de Line avec le curé ?

Victoire avait décidé de ne pas y aller par quatre chemins. L’état d’Élise serait peut-être la seule ouverture pour parler franchement. La nourrice acquiesça, comme vaincue.

— Vous a-t-il donné des conseils judicieux ?

— Je crois que oui. Il pense que je dois accepter la mission que Dieu m’a confiée.

Ça m’aurait étonnée, pensa Victoire.

— Vous a-t-il proposé son aide ?

— Il me soutient dans cette épreuve et me demande d’être patiente, que le jour viendra où je serai récompensée de mon sacrifice…

— Mais, au sujet de Line, l’interrompit Victoire d’un ton agacé. Je veux dire, se reprit-elle, que pense-t-il de Line ? Que lui avez-vous dit ?

— Eh bien, je lui raconte comment Line entre dans mon esprit… il y a certaines pensée, parfois, je me demande si ce sont vraiment les miennes ou si c’est Line qui les induit en moi. Je lui explique qu’elle devine des choses qu’un être humain ne peut deviner qu’en sondant notre esprit.

— Et qu’en pense-t-il ?

— Il refuse de tirer des conclusions hâtives…

Victoire retint son souffle.

Il pense possible qu’elle soit possédée.

— Qu’est-ce qu’il préconise ? demanda Victoire en contenant difficilement sa colère.

— D’être patient. J’ai peur, Victoire, avoua Élise d’une voix faible. Je prie chaque jour pour que Dieu me donne la force de continuer.

— Nom d’une pipe ! ne pu s’empêcher de s’exclamer Victoire. Nous devons en parler à Winston.

— Oh, il ne fera rien. Il me tient, Victoire ! Tout ce qui l’intéresse, c’est de me faire taire.

Victoire réfléchit une minute. Soudain, elle comprit que Winston devait déjà être au courant de tout. Le connaissant, il avait peut-être même prit contact avec le curé de Guétary. Il n’était pas homme à laisser place au hasard. Cécile passa sa tête dans l’entrebâillement de la porte tout en frappant avec discrètement.

— Je ne dérange pas ?

— Non, madame, absolument pas. Entrez, répondit la nourrice en faisant mine de se lever.

— Avez-vous besoin que j’appelle le médecin, Élise ?

— Non, madame, ça ne sera pas nécessaire. Encore quelques minutes et tout ira bien.

— Reposez-vous donc. Je m’occuperai de Line cet après-midi.

— Oh, certainement pas ! Je vais bien, je vous assure.

— En ce cas, allons faire un tour au parc ensemble. Prendre l’air vous ferait-il du bien ? Nous prendrons ma voiture, qu’en dites-vous ?

— Je vous remercie, oui, c’est une bonne idée, mentit Élise.

— Ne bougez pas. Je prépare les affaires avec Victoire et reviens vous chercher.

Cécile et Victoire quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée.

— Pensez-vous qu’Élise a besoin de congés, Victoire ?

— Je ne sais pas, madame d’Haranguier. C’est bien possible mais, elle ne l’admettra peut-être pas.

— Vous avez raison, je vais devoir en discuter avec elle. Il faudrait chercher quelqu’un pour la remplacer, ce qui n’est pas chose facile. De plus, Élise habite Perpignan. Il lui faudrait un congé d’au moins deux semaines, peut-être plus. Nous devrons prendre des mesures. Et puis, ce ne serait pas un mal de trouver quelqu’un de remplacement pour les coups durs. Je vais appeler l’agence demain.

Cécile se révèle sous nos yeux, bien plus secrète qu’il n’y paraissait

Quand un événement déclencheur scelle le destin d’un héros, prenez bien conscience qu’il n’est pas seul à être entraîné dans la tourmente, à transformer son état d’esprit et à endosser un nouveau rôle. C’est souvent tout un groupe qui voit sa vie basculer. Et n’oublions pas que, en face, le groupe adverse réagit. Pour la deuxième partie de l’épisode 6, c’est la mère de l’enfant qui va endosser le costume. On la pensait effacée, loin des préoccupations quotidiennes d’une mère pour sa fille mais, finalement, nous la voyons se transformer d’un coup sous nos yeux.

naissance d'une mère
Naissance d'une mère - Photo de piepie

C'est quoi son nom, déjà ?

LINE D'HARANGUIER
unique !

Cécile avait laissé Line en compagnie de Guilhem. Guilhem est jardinier de métier. Chargé de garder la maison familiale en leur absence, il s’occupe des travaux nécessaires à son entretien. C’est lui le gardien de l’antre, depuis très longtemps. Cécile ne savait pas exactement depuis combien de temps il était au service des d’Harranguier, mais elle savait qu’il avait toute la confiance d’Antoine. Il s’était installé dans le pigeonnier qu’il avait complètement rénové pour faire de cet endroit un petit paradis où Line adorait passer du temps. Guilhem réalisait des maquettes de bateaux et d’avirons, et confectionnait des miniatures de toute sorte, allant de la chaise en bois, des chaussures et des instruments de musique, jusqu’aux horloges anciennes. Un véritable artiste ce Guilhem. Il se tenait à l’entrée de son logis, fabriquant une cabane pour le chat. Cécile s’était laissée convaincre par sa fille qu’un chat pouvait bien vivre dehors sans déranger personne et Guilhem s’était engagé à le conduire chez le vétérinaire pour en faire le nécessaire ; il s’occuperait personnellement de l’intrus et de ses parasites. Rassurée, Cécile avait accepté le marché. Guilhem avait dégoté des planches qu’il sciait déjà à la bonne mesure. La minuscule maison prenait forme au grand plaisir de Line.

— Nous allons partir au parc, Line.

— Mais, la cabane…

— À la vitesse où ça va, elle sera prête quand nous partirons. Je reviens te chercher quand nous serons prêtes.

Quelques heures plus tard, Élise avait retrouvé des forces et profitait du soleil de mars, assise sur une couverture qu’elles avaient étalée sur l’herbe de façon à admirer la mer. L’aire de jeux n’était pas très grande mais présentait l’immense avantage d’être située sur la colline Sainte Barbe, promontoire rocheux où s’étalait devant leurs yeux toute la beauté de la baie de Saint Jean de Luz. Line avait insisté pour prendre son attirail de « prospecteur », mot qu’elle avait récemment appris et qui faisait galoper son imagination vers des contrées froides et obscures où les plus grands trésors étaient à sa portée.

Maman, je peux aller jouer au sable ?

— Ne bougez pas Élise, je l’accompagne.

Élise allait protester mais Cécile s’était levée et partait déjà avec sa fille armée de son équipement de fouille. Le bac à sable se trouvait à moins de cinq mètre de leur installation ; Élise pouvait les surveiller à loisir sans pour être responsable des agissements de la fillette. Elle éprouvait pourtant une certaine angoisse dans son rôle d’observatrice. D’autres enfants jouaient dans le sable et, dès que Line était à proximité de ses congénères, il se passait toujours quelque chose.

Élise se remémorait le pire moment vécu dans ce même parc. Un ballon arrivait droit sur Line. Il fonçait comme un bolide ; il allait forcément heurter son dos ou son crâne. Mais, il stoppa net alors qu’Élise était sur le point de réagir avant le point d’impact. Il rebondit plusieurs fois à quelques centimètres de la gamine qui ne semblait s’être aperçue de rien. Élise vit pourtant que Line avait cessé d’effeuiller les pétales de sa fleur (activité que Lise affectionnait par-dessus), son regard perdu dans le vide et ses mains en suspens. Le ballon rebondit une fois, deux fois, trois fois et, tout à coup, se propulsa dans la direction inverse, avec l’élan d’un tir au pied. Il frappa de plein fouet le garçon qui, visiblement, l’avait lancé et courait vers elles pour le récupérer. L’enfant se le prit en plein visage et s’étala par terre en hurlant. Élise était médusée mais se dit aussi qu’il valait mieux ne pas traîner dans le coin. Line reprenait déjà son effeuillage sans s’être retournée une seule fois. Les adultes affairés autour de la victime jetaient des regards inquisiteurs dans leur direction. Ils pensaient forcément qu’elle était coupable. Comme s’il lui était un jour arrivé de relancer un ballon ! Elles s’éclipsèrent sans faire d’histoire et, depuis ce jour, Élise évitait les parcs préférant se promener avec Line au bord de la rivière que la petite adorait, dans des lieux isolés ou au contraire très peuplés, évitant au maximum tous les espaces dédiés aux enfants.

La scène qui te fait penser que “tu tiens quelque chose” avant même d’écrire le roman

l'élément déclencheur du roman


Line n'est pas seule...

Suis-nous !
unique !

Elle voyait Cécile sur l’un des rares bancs placés à bonne distance de l’espace de jeux, comprenant des balançoires et un grand bac à sable. Elle savait que Cécile n’aimait pas ce genre d’endroits remplis de saletés et de microbes, et qu’elle devait faire un effort pour supporter voir sa fille s’y vautrer. Elle tapotait furieusement sur son téléphone, évitant à dessein de regarder Line qui entamait méthodiquement l’excavation d’un cratère. Élise s’en inquiéta mais n’osa les rejoindre de peur de paraître impolie. Comme la majeure partie des enfants présents jouaient près des balançoires, le bac à sable était quasiment désert. Seules deux autres fillettes se trouvaient près de Line. Élise vit l’une d’elles se rapprocher pour lui dire quelque chose. Elle avait un petit râteau à la main qu’elle commença à gratter sur les bords du trou, qui était suffisamment grand pour que Line ait pu s’installer dedans.

Le cœur d’Élise cessa de battre. Line s’était levée et arrachait le râteau des mains de la gamine qui cherchait déjà à lui reprendre. Élise jeta un œil à Cécile toujours absorbée par son écran. Elle se leva immédiatement, sentant la catastrophe arriver, et se précipitait vers l’espace de jeux. À peine s’était-elle mise en mouvement qu’un tourbillon de sable se souleva autour des deux fillettes. Cécile leva enfin les yeux vers sa fille et se rua sur elle. Élise courait aussi vite qu’elle pouvait mais, lorsqu’elle arriva à leur hauteur, le soulèvement de sable avait pris des proportions irréelles. Elles étaient littéralement soumises à un champ de force, comme prises dans une tempête de sable. D’autres parents s’étaient lancés dans le tourbillon aveuglant, fouettant la peau avec une violence inouïe. Des cris affolés parvenaient maintenant aux oreilles d’Élise, malgré le sable qui s’infiltrait partout ; il s’introduisait dans le nez et dans la bouche. On pouvait à peine ouvrir les yeux !

Cécile s’était déjà échappée du terrain. Élise les rejoignit aussitôt et comprit que Cécile avait instinctivement cherché à calmer la colère de sa fille, avant même, peut-être, d’en comprendre les corrélations avec le phénomène dont ils étaient victimes. Cécile avait-elle saisi que sa fille en était responsable ? Le tourbillon se calma d’un coup, faisant retomber le sable dans toutes les directions. Le bac était pour ainsi dire vidé de son contenu, touchant le reste du parc. On aurait dit un champ de bataille. Cécile ne fit aucun cas d’Élise. Elle serrait sa fille dans ses bras et courut jusqu’à leurs affaires. Là, elle chercha Élise du regard et, quand elle la vit, elle attrapa son sac et lui ordonna de s’occuper de ramener le reste. Cécile disparut sans autre explication, laissant la nourrice en plan.

La transformation d’un personnage clé commence

Cécile avançait d’un pas sûr, tenant fermement sa fille dans les bras, le sac en bandoullière. Elle avait une expression déterminée, son doux visage durci par la colère, les sourcils  froncés et les lèvres pincées. Elle marchait vite et sentait les soubresauts de Line qui pleurnichait. Cécile ne disait rien, regardant droit devant, s’agrippant à la gamine comme si elle pouvait lui échapper. Arrivée à la voiture, elle installa Line sur le siège enfant, l’harnachant avec une dextérité inhabituelle, et, refusant de jouer le sempiternel conflit d’égo au moment de l’attacher à l’arrière, elle la regarda droit dans les yeux.

— Line, je suis là, je sais ce qui t’arrive, n’aie pas peur, je suis là, dit-elle d’un ton assuré. D’accord ?

La petite resta muette, dévisageant sa mère les yeux ronds, emplis d’émotion, que ses mots semblaient pénétrer d’une lueur d’espoir.  Cécile referma doucement la portière, prit une grande inspiration, s’installa au volant et posa son sac sur le siège passager avant d’en sortir son portable.

— Docteur Jay ? J’ai besoin de vous voir immédiatement. Bien sûr que non, sinon je ne vous appellerais pas ! Je suis avec ma fille, c’est maintenant… D’accord, je suis chez vous dans un quart d’heure.

 Le docteur Jay est un personnage dont les contours restent flous. Dans les prochains épisodes la notion de groupe se précise. J’y travaille suite à mon analyse de la série « La Casa de papel », dont je vous ferai un compte rendu prochainement. Le rôle des personnages et l’évolution de leurs interactions est passionnante. Le positionnement d’un groupe d’appartenance s’opère face à un ennemi dont je dessine les contours en m’inspirant d’un de mes romans favoris : « Malhorne », de Jérôme Camus.

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Trois déclics qui changent une vie

Quels sont les trois déclics qui ont changé ma vie ? Changer sa trajectoire pour suivre ma vocation d’écrivaine a nécessité, au préalable, un grand plongeon dans le vide

Cet article participe à l’événement inter-blogueurs « Les 3 déclics pour changer de vie » du blog
 « Fais briller tes étincelles », pour mieux vivre dans sa maison et se sentir mieux connecté à soi

Un déclic est une décision provoquée par un puissant sentiment d’urgence, une décision qui met en route une machinerie intérieure changeant irrévocablement le cours de notre vie. C’est comme si on lançait un harpon et qu’on se laissait tirer vers sa destination, sans lâcher, avec une détermination animale. Et, lorsqu’on se retourne enfin, on s’aperçoit qu’on a changé de cap. Ces déclics-là, on s’en souvient pour toujours. J’en nommerais trois, puisque c’est la règle du jeu de ce carnaval d’articles, et, aussi, parce qu’en raconter plus diminuerait l’importance de ce qu’on s’apprête à dire.

Pendant le déclic, on répond à l’appel dans un sentiment d’urgence extrême

tomber dans le précipice Heather Plew - photo de
"J’avais déjà tiré le harpon avec un tel sentiment d’urgence, que j’avais l’impression très nette de vaciller au bord du précipice" - Photo de Heather Plew

Avancer jusqu’au bord de notre propre tombe

Le plus mémorable des trois est bien évidemment le moment où j’ai décidé de devenir écrivaine, mais cette décision (dont je me souviens parfaitement) n’est que l’atterrissage ; le vrai déclic s’est produit plus d’un an auparavant. J’avais déjà tiré le harpon avec un tel sentiment d’urgence, que j’avais l’impression très nette de vaciller au bord du précipice. L’impérieuse nécessité de survivre s’imposait de toutes parts. À l’époque, mes enfants étaient si petits, si fragiles… alors que ma vie tournait au cauchemar. Aldo assumait difficilement son statut de père, et encore moins son statut d’animal social. Sa psychose minait notre moral, notre joie de vivre, nos certitudes même d’être en vie. Je m’agrippais à tout ce qui pouvait m’éviter d’être emportée par la tempête. Sa violence allait tous nous tuer. Nous avions enfin décidé de nous séparer, mais la passion qui nous liait avait construit d’invisibles fils qui nous tenaient encore prisonniers, malgré la distance qu’une survie primaire parvenait à nous imposer.

Écouter les fils invisibles qui nous relient à la vie

Je me rappelle exactement le jour où j’ai ressenti une étrange exaltation ; une pensée qui se transforme en appel venu de l’intérieur, connecté quelque part à une force invisible. C’était comme un appel, venu de loin, bien loin du petit appartement où se jouait une vie ordinaire, loin du temps présent, dans un « ici-maintenant » transcendant la réalité immuable du quotidien, suspendu par des fils si fins qu’ils étaient à peine visibles. Pourtant, je ressentais leur dimension démesurée. Étonnamment, c’est sur le web que je cherchais fébrilement l’origine de cet appel. J’étais persuadée que je pouvais… Non ! Je sentais que je « devais » trouver une solution maintenant ! Une aide qui nous sauverait tous. Je ne me souviens plus combien de temps ça m’a prit mais, quand je suis tombée dessus, j’ai su sans l’ombre d’un doute que je l’avais trouvée.

Faire confiance à l’inconnu qui sommeille en nous

À mille kilomètres de chez moi, dans le Var, une inconnue nommée Martina Jade proposait un stage d’une journée pour « parler aux arbres ». D’une éducation universitaire et anticléricale convaincue, je n’étais pas encore bien consciente que mon intérêt pour l’art, la nature et les mystères de la science me portaient inéluctablement vers les secrets de l’anima. Une force inconnue me somma de contacter Martina Jade, ce que je fis sur-le-champ pour réserver une place à son stage. J’étais bien décidée à lui demander de me sauver ! J’avais également réservé cinq jours sur place dans une location de vacances dans la région montagneuse du Castellet. Ceci fait, j’embarquais les enfants, et enjoignais leur père de nous accompagner. Nous nous devions de faire cette traversée. Le trajet fut un enfer ! Et, ce qui devait arriver arriva. Aldo a pété les plombs sur la route. J’arrivais dans le Var avec des contusions au visage, le tube d’argile que j’avais emporté fit son effet et je me présentais au stage à peu près présentable. À l’intérieur, je n’étais plus moi-même. L’avais-je jamais été ? Bien plus tard, Martina m’avoua qu’elle et ses amies m’avaient prise pour une véritable allumée. De la part de nanas rassemblées pour parler aux arbres, c’était fort de café !

savoir écouter les arbre
"Elle m’a déracinée, apporté du terreau, rempotée et enjoint à écrire" - Savoir écouter les arbres de Bela Geletneky

Trouver le messager malgré l’obscurité

Le lendemain du stage, pleine d’espoir, j’appelais Martina pour solliciter un entretien. Elle me rembarra comme il faut, prétextant mille et une choses à faire. J’en déduisis qu’elle n’avait pas le temps de s’occuper de tous les chiens errants qui passaient par là, et je coupais court à son avalanche de justifications. Mais, dix minutes plus tard, c’est elle qui rappelait, me demandant si j’étais libre le lendemain (évidemment, j’étais venue pour ça, patate !) Et voilà comment, ce jour-là, ma vie a basculé. Nous avons parlé deux bonnes heures, je prenais des notes avec frénésie, ça la faisait rire. J’y notais les premiers conseils de survie pour entamer le plus grand et le plus important changement de cap de toute ma vie. Nous avons correspondu pendant plusieurs années. Martina est aujourd’hui une amie chère qui m’a relevée de terre. Elle m’a déracinée, apporté du terreau, rempotée et enjointe à écrire. J’ai donc fini par me relever complètement.

Après le déclic, on ne se retourne pas avant d’avoir atteint le rivage

le grand plongeon
"Lorsque mon père mourut, ce fut le déclic : je sautais sans filet." - Le grand plongeon par free photos

Suivre sa vocation nous oblige à tracer notre chemin

L’erreur serait de croire qu’on s’est miraculeusement sorti d’un cauchemar. En effet, il est précieux de comprendre que ce « cauchemar » vécu n’est autre que notre appel à l’aventure, orchestré par nous-mêmes pour sortir de ce que Steven Pressfield nomme « notre vie fantôme ». Le cauchemar est souvent un passage obligé pour répondre coûte que coûte à notre appel intérieur. En fin de compte, je suis devenue l’écrivaine que j’étais et que j’avais passé ma vie à fuir. Six ans de bonheur solitaire, me délestant de mon passé, de mes amis, de mes élans inopportuns vers l’extérieur. Pendant toutes ces années, j’ai appris à me taire, à laisser parler notre voix intérieure, à travers les fils qui nous relient à l’invisible. Après cela, il était temps de revenir à la réalité sociale et de vendre mes livres. C’est là que le deuxième déclic se produisit. J’avais une pensée, de celles qui montrent le bout de leur nez uniquement lorsque la table est mise et le repas servi.

Le premier vrai déclic en entraîne forcément d’autres

L’envie impérieuse de créer un site internet me relançait, sans discernement, en direction de tous les possibles. Pourtant, j’étais cette fois à l’écoute des autres et de moi-même, et prête à me réinventer sans la nécessité d’être sauvée. Ça, c’était déjà fait. L’écoute est une matière difficile qui ne s’apprend pas à l’école. L’écrivaine doit sortir de sa grotte pour exister. L’envoi aux éditeurs, l’autoédition, la vente-test d’une nouvelle dans les concerts, et même dans la rue, les projets fous avec de grands rêveurs… tout cela n’atteignait pas le stade du système économique viable et indépendant. L’appel de l’aventure se fit donc entendre. À ce moment là, le nombre d’écrivains publiés qui ne vivent pas de leur plume me laissait pantois. Et je suivais les vidéos d’Oliver Roland sur youtube. Ses propos faisaient échos à une idée qui sommeillait en moi : « N’attendez pas l’assentiment d’autrui, prenez votre carrière en main, devenez indépendant ! »

Apprendre à s’écouter est une formation continue

Olivier Roland proposait une formation que je considérais hors de portée de ma bourse mais, lorsque mon père mourut, ce fut le déclic. Je sautais sans filet, je m’inscrivis à « Blogueur Pro », me disant que je trouverais un moyen, mois après mois, de payer mon investissement. Évidemment, c’est ce qui arriva. Je trouvais des ménages à faire dans un hôtel, et je débutais l’aventure du blogging. La route est longue. Je mets une année entière à définir qui je suis, ce que j’ai à dire, à écrire, et même à penser. Sortir l’écriture de sa grotte n’est pas une mince affaire. Toutes sortes de questions existentielles surgissent comme des bêtes sauvages incapables de contrôler leur faim. Je m’enferme de plus en plus dans la vision étriquée de « gagner de l’argent avec son blog » ‒ slogan si cher à mon très estimé formateur. Je perdais donc l’essentiel : apprécier le processus.

Écouter feedback - Gerd Altmann
"L’écrivaine devait sortir de sa grotte pour exister" - Savoir écouter de Gerd Altmann

Comment sait-on qu’on a atteint notre destination ?

À l’heure où je vous parle, je n’ai pas encore terminé ma formation de bloggeuse. Mais, j’ai dépassé toutes mes résistances. L’horizon s’est éclairci. C’est un troisième déclic qui a soulevé le voile de mes incertitudes. Il survint en écoutant une conférence de David Laroche. Lui, il sait parler à notre voix intérieure. C’est sa vocation. C’est peut-être ça une vocation, d’ailleurs. Bref, « tous les champions ont besoin d’un coach ! ». Assénée par quelqu’un d’autre, cette phrase m’aurait parue surfaite, voire absurde. Malgré tout, j’entendis l’appel et y répondis sur le champ. J’en avais terminé avec les rames, un moteur ferait l’affaire. Six mois de formation en ligne, une vidéo par jour, une tonne d’exercices pratiques afin d’être « entraînée pour réussir ». C’était pas toujours fun mais, avec un moteur à propulsion, je me suis acharnée à transformer mes croyances, à déterrer mes plus précieuses valeurs, à exhumer mes rêves les plus profonds.

Qu’est-ce que j’ai trouvé ?

Si je n’ai pas atteint la nouvelle terre, j’ai l’horizon dégagé et de nouveaux instruments de navigation. La tête sortie des nuages, les doigts du cul, soyons clairs ! J’aime mon métier, j’en apprends les règles avec une délectation nouvelle et j’en crée chaque jour de nouvelles. J’assume mes pensées, je n’ai plus peur de qui je suis et de qui je veux être. Non plus de ce qu’il en ressort de l’extérieur. La vérité, c’est que, moi aussi, j’ai trouvé mon propre slogan : « Inspirer pour agir ! »

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