La vision d’un chimiste d’industrie sous l’œil de la fiction

Une plongée dans l’esprit des chimistes grâce à la fiction ? Ne pas juger ses personnages, éprouver de l’empathie pour eux, se mettre dans leur peau. Une façon de comprendre le monde.

L’Histoire de la chimie d’industrie rend compte de l’héritage d’une vision

D'intimes croyances parsèment les visions de notre avenir

Le progrès de la chimie est une expérience collective

La dose fait le poison. Voilà comment les chimistes de l’industrie justifient leur vision du commerce des produits de synthèse. Notre rapport aux poisons est vieux comme le monde, et touche notre rapport à la nature : le poison guérit… selon la dose prescrite. On peut remonter l’Histoire en 1856, avec la découverte du premier colorant de synthèse. Ce miracle de la science permit d’industrialiser un commerce auparavant tributaire de la nature pour ses matières premières telles que la cochenille. Depuis, la chimie de synthèse a continué ses découvertes révolutionnaires et brevetées pour le plus grand bonheur de tous. . Telle est la vision optimiste, tandis qu’on reconnait et réglemente les risques de cancers chez les travailleurs du textile. C’est un compromis adopté de longue date.  Qui ne porte pas de vêtements colorés avec ces produits aujourd’hui ?

La fiction y intègre une vision intime, personnelle et familiale

Je me souviens, enfant, que mon frère passait des heures à fabriquer sa planche à voile à base de truc blanc plastique et modelable à souhait. Je me souviens aussi des plaques d’isolant dont l’odeur pétrolifère me plaisait. Et, si je vous dis ça, c’est que je pense entrer dans la tête des chimistes pour écrire ma fiction. Pour ceux qui ont suivi mon défi du mois dernier « j’écris une nouvelle en 21 jours », vous savez que j’ai écrit une nouvelle noire sur le thème « Nature et environnement : nouveaux terrains de jeux du crime ? » Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que je suis aussi sur l’écriture d’un roman : Le Projet Line. Dans ce roman, le père de mon héroïne est un grand patron de l’industrie pétrochimique. La nouvelle tombait à pic, car je dois explorer le cerveau de ce personnage (mécanismes de pensée, vision, éducation, morale et croyances).

L’écriture d’une histoire peut nous permettre d’éprouver cette vision

Notre inconscient collectif porte le sceau du sacrifice - Photo de Ajay kumar Singh

La fiction, vecteur de compréhension d’une vision différente du monde

Ce mois-ci, le travail sur cette fiction, « So French Resistance », m’a permise de faire une première plongée dans l’esprit des chimistes. La fiction oblige à ne pas juger ses personnages, à éprouver de l’empathie pour eux, à se mettre dans leur peau. C’est une démarche avantageuse pour notre compréhension du monde. Ma compréhension est certes embryonnaire, car le travail ne fait que commencer. En un mois, j’ai tenté d’imaginer leur vision du monde, leurs pensées inconscientes, fruit de leur éducation, de leur apprentissage, de leur rapport à la nature. Qui sont les farouches défenseurs des produits toxiques, indiscutablement précieux pour notre survie ? Quels désirs profonds modèlent leur logique de pensée ? Le mois passé, je me suis attachée à imaginer les cadres de la firme Monsanto, puisque l’écriture de ma nouvelle s’inspirait du livre de Séralini. Au bout du compte, « So French Resistance », parle de génétique et de vaccins, marrant, non ?

L’imagination, outil d’analyse d’une logique de pensée

Je tentais d’imaginer la logique interne des chimistes et cadres de Monsanto, derrière la justification de leurs actes de manipulation, de fraude, de menace et de corruption. Quelle est donc leur vision ? Comme la plupart des défenseurs du Roundup, l’épandage des poisons cancérigènes n’est pas un problème dès lors que l’épandeur suit les précautions d’emploi. Il faut avoir conscience des risques réels set ne pas déroger aux règles d’emploi. Bref, c’est un poison, c’est marqué dessus. Point barre. Si tu ne fais pas gaffe, tant pis pour toi. C’est vrai, la responsabilité est partagée. Qu’on se batte pour avantager cette répartition, c’est de bonne guerre !  Que le poison s’infiltre dans la terre et s’écoule dans les ’eaux ? Même principe : responsabilité partagée… avec des avantages, comme la propriété intellectuelle, le secret de fabrication qui va avec, et le brevet qui boucle le débat.

Écrire une nouvelle noire en 21 jours #3

3ème jour. Reste 19 jours pour publier ma nouvelle pour le concours « Quais du Polar ». Alors, comment se passe l’écriture de cette nouvelle noire ? Cliquez ici pour le découvrir

Alors, comment se passe l’écriture de cette nouvelle policière ? Suivez l’écriture d’une nouvelle noire pour le Concours « Quais du Polar » – 3ème jour. Reste 19 jours. Frémir, c’est ce qu’on recherche dans une nouvelle noire. Mon objectif est d’écrire ce que j’aimerais lire. Pas facile lorsqu’on sait qu’on le saura une fois lu, et donc une fois écrit. 

J’imagine la personnalité de mon héroïne en inventant de « faux » dialogues

Comme une bribe de dialogue

C’est comme si mon personnage s’invente de fausses histoires sur sa vie. Pour rigoler, se libérer, se décharger des tensions. J’ai déjà observé ma fille, réinventant des dialogues vécus pendant sa journée d’école. Je fais pareil. Soledad fait pareil… Soledad. Son nom est donc apparu au cours d’une fausse scène — comme un fragment de dialogue entendu dans la rue. Soledad est donc mon héroïne. Elle ne dira rien. « On » ne sait pas de quoi elle est capable. Effacée, elle ne prend pas parti. Soledad cherche tout de même à prévenir son patron qu’il risque de se faire buter. Ce n’est pas rien, mais ça assoit une nouvelle policière, évidemment. En plus, ça barde à la maison. Forcément, puisque Soledad bosse désormais avec l’ennemi déclaré : Rinaldi Serrar.

Librement inspiré d’une « histoire vraie »

Quand je vois cet avertissement dans les premières secondes d’une projection, « tiré d’une histoire vraie », un frisson me parcourt, pas vous ? Dans la vraie vie, Rinaldi Serra vient de sortir un bouquin. Dans la vraie vie, Rinaldi Serra s’appelle Séralini. Pendant ces 19 prochains jours, je vais expérimenter avec vous le pouvoir de la fiction. Sa fonction et, peut-être même, sa puissance. Ce chercheur est visé à la lunette. Taxé d’excentrique, accusé d’activisme et, finalement, de fraude passible d’une mise à pied immédiate, Rinaldi Serra ira-t-il jusqu’à « foutre sa carrière en l’air » ? Si oui, en sortira-t-il vivant ? Soledad, elle, sait ce qu’« ils » lui réservent s’il ne plie pas sous les pressions.

Caricature provocatrice pour ouvrir le dialogue et apprivoiser la bête

Soledad, raboule ta fraise, morveuse ! C’est toi qu’a fermé l’entrepôt, hier ?

— Non, j’étais au labo. C’est Conrad qui devait s’en charger, je crois.

— Putain de conard, celui-là ! Il a dit à Abdel que c’était toi, l’enfoiré ! Il nous fout tous dans la merde. Les cuves ont disparu.

J’écris ainsi des bouts de dialogues, risibles, bribes décalées de la réalité. La vérité de ce personnage naissant qu’est Soledad. Ça me défoule, ça brise la glace entre Soledad et moi. Je la caricature, et j’en ris avec elle. Elle, qui sait tout, et qui cherche à rester neutre. Forcément, ça la rend nerveuse, c’est le but du jeu. Soledad appartient à une famille de chimistes. De grands passionnés qui, comme nous tous, pensent à la sécurité de la Famille et de l’Entreprise.

J’explore l’environnement de mon personnage et ses mécanismes de croyance

Je m’identifie à une famille de criminels

Ils ont deux familles. Les découvertes et brevets d’un côté, la commercialisation et les débouchés de l’autre, deux familles indivisibles. C’est comme dans la mafia, j’imagine, l’un ne va pas sans l’autre. Pour conquérir le monde, il faut être Dieu et Juge. Personne ne coupe le lien entre business et famille. Soledad y parvient pourtant. Ce n’est qu’une question de temps avant d’y être mêlée. Ce jour était arrivé. Au sein de « l’entreprise », même si les chimistes jouissent d’un prestige immense, ils sont là pour trouver des solutions qui se vendent. Comment la criminalité s’organise-t-elle en système ? D’abord, qu’est-ce que la criminalité ? Le crime en est un atout, la loyauté aussi. Le réseau, l’imbrication des rôles et l’appartenance filiale forment le socle d’une organisation criminelle. Comme toute organisation, finalement.

J’établis un barème des responsabilités

Alors, c’est quoi la différence entre la bonne et la mauvaise organisation ? La différence, me dis-je en mettant du linge sale à la machine, c’est les conséquences de mes actes. Elles semblent dérisoires, comparées à celles qui menacent directement la biosphère terrestre. Quand même ! J’avoue que mon besoin de faire vite, pour économiser du temps et de l’énergie à moindre coût, surgit relativement souvent. Aucune spirituelle responsabilité ne m’habite à ces moments-là, je le confesse. Pas plus tard qu’hier, je balançais dans la machine à laver des fringues inadaptés à 40°, sous prétexte d’aller plus vite à moindre effort. J’ai éprouvé le besoin de bâcler la tâche. Nul désir de nuire, et pourtant ! Voilà peut-être ce qui arrive aux équipes de Tomason (anagramme de Monsanto) !

J’étudie différents angles de vue, différents mythes

Contrairement aux conséquences de mon lavage à 40°, l’usage intensif et mondial d’un pesticide mortel, menace directement la biosphère. Le plus étrange, c’est qu’un chimiste est méticuleux, car extrêmement conscient des conséquences de ses actes. C’est l’angle de vue qui change. La psychologie du « responsable » est difficile à comprendre si on ne change pas d’angle. Tous autant qu’on est, pour aller plus vite, pour entrer dans un budget, on fait des entorses à la prudence et au bien commun. L’édification du système à entorses s’opère chez tous, je pense. D’accord, alors comment s’érige-t-il en bande organisée ? Beaucoup apportent des réponses. Pour moi, Séralini apporte celle qui se déroule, comme un fil rouge, pour comprendre la situation dans laquelle nous errons actuellement. Les monstres naissent quand on rebat les cartes, à des moments historiques. Ils naissent tous pareils, en sauveurs.

Un personnage est fait de vérités

Lorsqu’elle était enfant, Soledad avait une vision plus glamour de ses frères. Aujourd’hui, ils ont peu de scrupules à lui balancer leurs résultats recherches. Avec eux, les conséquences. Qu’importe, puisque leur responsabilité est ailleurs ! « La vérité » se noie dans une propagande permanente. « L’avantage d’appartenir à la matrice, c’est qu’elle roule pour toi ! » lance le frangin.  C’est du travail d’équipe. On se sert les coudes de très prêt. De tellement prêt qu’on ne les desserre jamais. Au final, nous sommes tous logés à la même enseigne face à nos responsabilités. Quand il s’agit de réfléchir aux conséquences indirectes de nos actes, nous verrons cela plus tard… « Ces mecs-là [l’entreprise] brassent des milliards, me dit un jour mon père. Crois-tu qu’ils s’embarrassent de tes objections ? Leur job, c’est de les écraser.»

Demain, on continue d’avancer

 Une nouvelle noire en 21 jours

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À SUIVRE...

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Comment mes personnages se dessinent morceau par morceau

Voilà la suite du film ! Je réfléchis actuellement à la nature des superpouvoirs à inventer pour ce roman. Dans cette scène, c’est une autre surprise qui m’attend : : le personnage de Guilem dont le rôle s’étoffe.

Voilà la suite du film ! (voir l’épisode de la semaine dernière ici) En aparté, sur un autre cahier, je me souviens avoir écrit une autre scène qui décrit l’enseignement de Cécile au Japon avec Shiito. Je l’avais déjà oubliée. C’était un après-midi chez Lili, un bar du Havre nouvellement ouvert à un carrefour des vents du marché au poisson. Pas hyper confort, mais il y avait le soleil de l’été indien. Cette scène fait avancer ma réflexion sur la nature des superpouvoirs à inventer pour ce roman. Pour sûr, elle trouvera sa place dans un autre article. Ici, c’est une nouvelle surprise qui m’attend : le personnage de Guilem. Évidemment, vous ne pouvez vous en apercevoir dans cette scène mais, je suis heureuse d’avoir ouvert une nouvelle case pour ce second rôle. Chaque personnage soude le passé et le présent de l’histoire, participe à relier les uns aux autres dans la trame compliquée du « Projet Line ».

L’insertion progressive d’éléments clés du passé de Cécile : un souvenir de l’enseignement de Shiito

Maître Shiito
"Ne te défais pas de tes dons, Cécile. Apprivoise-les." Photo de StockSnap

Cécile se mit en route. Elle se laissait si rarement embarquer par ses visions qu’elle dû faire un effort surhumain pour se concentrer sur sa conduite. Cécile n’aimait pas se sentir différente. Des souvenirs de Shiito affluèrent. C’était son mentor, son ami, son sauveur. « Ne te défais pas de tes dons, Cécile. Apprivoise-les. Fais appel à eux au moment où tu en as le plus besoin. » Jusque là, c’est ce qu’elle avait fait mais, à chaque fois, elle avait l’impression d’être suspendue à la réalité. Elle se sentait tellement déphasée que le risque d’avoir un accident était, lui, bien réel. Elle en était là de ses radotages quand son téléphone sonna. C’était Winston. Soulagée, elle bifurqua à hauteur d’Arcachon et se gara sur le bas-côté pour le rappeler.

Un rapprochement nouveau entre deux personnages principaux se profile

CHUT !
"Madame, vous allez bien ?" Photo de Sam Sander Williams

— Bonjour, madame, j’ai bien eu votre message, je peux être chez Guilem dans vingt minutes.

Cécile ne répondit pas tout de suite. Elle avait une folle envie de hurler.

Madame, vous allez bien ?

Winston était un vieil homme fin et sensible, qui avait l’étonnante capacité de deviner son état intérieur. Une qualité précieuse qui l’avait souvent aidée à gérer le quotidien, jusqu’à son propre mariage.

Je suis près de Mios, sur l’A660, j’en ai pour un moment, à vrai dire.

— Voulez-vous que je vienne vous chercher ?

Cécile hésita. Un long silence parcouru le temps de sa réponse. Oui, finit-elle par dire.

— J’ai vos coordonnées GPS. Guilem m’accompagnera, nous arrivons.

— Merci, Winston.

— Je vous en prie, madame.

Mes interrogations sur la nature des superpouvoirs déteignent sur le personnage de Cécile

force
"Ils étaient tous impliqués maintenant, pour le meilleur et pour le pire." Photo de Ian Lindsay

Il ne l’avait jamais vue dans cet état, pensa-t-elle. La dernière fois qu’elle avait fait appel à ses dons, c’était il y a deux ans, et elle avait pris soin de s’éloigner de chez elle. Ni Antoine, ni Winston n’avaient pu en être témoins. Elle avait pourtant remarqué que le vieux majordome avait changé de comportement à son égard. Par déférence, s’était-elle persuadée. Son exploit n’était certes pas passé inaperçu. Aujourd’hui, elle devait bien avouer que c’était plus que ça. Winston captait sa différence et, avec Line, il n’avait plus à faire semblant. Ils étaient tous impliqués maintenant, pour le meilleur et pour le pire. Antoine lui-même ne serait plus dupe encore longtemps.

J’entre de plein pied dans le sujet du fantastique

la société fantastique
"Cécile accédait aux portes de l’acceptation" Photo Stefan Keller

Une nouvelle crise déforma son visage. Dans le rétroviseur, elle vit ses traits se transformer, lui renvoyant la figure de Likun. Même ses pupilles devinrent grises l’espace d’une seconde. C’était insupportable. À ces moments-là, Cécile se détestait, même si les leçons de Shiito avaient porté leurs fruits. Au lieu de hurler en se demandant bêtement « pourquoi ? », elle entra en elle, fouillant désespérément les racines de son être. Cécile se recroquevilla sur elle-même au point de ressembler à un fœtus ; si menu, si minuscule, qu’elle en oublia jusqu’à l’existence de son propre corps. Cécile accédait aux portes de l’acceptation, comme disait Shiito — elle parvenait au tréfonds de son être, dans un lieu inaccessible pour la plupart des mortels, un lieu où le vide prenait sens. L’existence était à contretemps et l’espace inconsistant.

Tout personnage inaccessible est abordable à travers le regard d’un autre

à travers l'autre
Sa personnalité se dessine à travers le regard de l'autre - photo Stefan Keller

Winston repéra la Corvette de Cécile sur la voie opposée. Il s’arrêta pour la rejoindre à pied, tandis que Guilem prenait la prochaine sortie pour les rejoindre. Winston traversa la quatre voies avec assurance. Arrivé à hauteur de la voiture, il cru d’abord qu’elle était vide. Cécile était aplatie sur son siège, la tête dans le vide vers le plancher. Ça lui ficha un coup. Il tapa plusieurs fois à la vitre sans provoquer de réaction.

Là, je « pause » l’histoire pour nourrir le narrateur. Et, je me demande en aparté : « qui est Guilem ? »  Comme je vous le disais en conclusion de mon article de la semaine dernière, c’est nouveau dans mes séances d’écriture. Focus structuration en marche !

J’apprends à jouer entre l’écriture au long court et la création du récit

jeu d'écriture
je compte peut-être une centaine de personnages à mettre en scène... Photo Anrita

Sachez qu’après 10 mois d’écriture, à raison d’une heure par jour en moyenne (Ce n’est pas un rythme de pro, j’en conviens, mais c’est le mien pour l’instant. Disons que le déclic se fera au moment où il se fera.), je compte peut-être une centaine de personnages à mettre en scène. Une bonne vingtaine mènent la danse. Guilem est le gardien d’Iturria, la maison de Saint Jean de Luz. Un homme placide et discret qui saura donner des conseils avisés à Line au cours de sa vie. Il habite chez sa mère mais vit la plupart du temps dans le pigeonnier d’Iturria qu’il a aménagé pour s’adonner à sa passion : la création de modèles réduits en bois.

L’écriture au long court donne l’occasion d’identifier ses personnages morceau par morceau

une personnalité
". Je lui invente des femmes… Non, une seule, qu’il voit par intermittence." Photo Richard Reid

Donc, qui est Guilem ? Résumé de notes : je parle de son père, des valeurs transmises, de ses études de théologie. Je lui invente des femmes… Non, une seule, qu’il voit par intermittence. Une femme qui voyage beaucoup pour des missions d’évangélisation. Encore une qui pourrait avoir un rôle dans le roman. Guilem la rejoint parfois à l’étranger. Je comprends soudain qu’il est très lié à Winston et qu’il y a une cave aménagée chez sa mère, un QG pour lui et Winston, les hommes de l’ombre. C’est une longue histoire de famille… Cécile a eu l’occasion d’utiliser ses services. Du coup, l’homme qu’elle a chargé Frankie de retrouver connait ce lieu pour l’avoir utilisé en 2004. Nous sommes en 2008.

L’histoire se trace au gré des rencontres

magie des rencontres
"Un roman est une incursion dans un univers qui se dévoile" - photo Stefan Keller

Je vous épargne le reste de mes notes. Vous remarquerez que je ne connais pas encore la mère de Guilem mais, je ne vais pas manquer de la découvrir dès qu’on atterrira chez elle. Et je vais donc aussi rencontrer ce fameux agent chargé d’aider Cécile dans cette affaire, celui sensé l’avoir soutenue en 2004. Quand je vous dis qu’un roman est une incursion dans un univers qui se dévoile, comme s’il existait déjà avant l’arrivée de son auteur, vous comprenez que je ne vous mène pas en bateau. Quoique…

J’ai tout pouvoir sur la façon dont leurs relations s’intensifient

relations de confiance
la confiance se construit de manière invisible- Photo Gerd Altmann

Quand Guilem rejoignit Winston, rien n’avait bougé. Ils se regardèrent en silence, se demandant ce qui avait bien pu se passer. Finalement, Cécile se releva au ralenti. Les cheveux en vrac et l’air complètement déjanté, elle avisa ses compagnons d’infortune avant de déverrouiller l’habitacle. Ni Winston, ni Guilem n’osèrent bouger le petit doigt. Cécile se frictionna le visage des deux mains — son maquillage s’étala un peu plus autour de ses yeux — et refit sa queue de cheval. Elle sortit enfin, pieds nus, pour se planter en face des deux hommes éberlués.

— Désolée, messieurs, vous ne me voyez pas sous mon meilleur jour. Vous savez ce qu’on dit : nos faiblesses sont à la hauteur de nos forces.

Guilem ôta sa veste et la déposer avec précaution sur les épaules de Cécile.

— Je prends votre voiture, dit-il en s’installant au volant.

— Rejoins-nous chez toi, lança Winston. Madame, vous pouvez marcher ?

Cécile ne pipa mot. Elle avança vers la Mercedes garée à quelques mètres de là et se glissa sur la banquette arrière. Elle avait besoin de s’allonger. Winston démarra sans demander son reste et roula en silence pendant l’heure de trajet qui les séparait de leur destination.

Un cadre, une image, une âme pour chaque lieu de vie du roman

âme des lieux
"Je tombe sur cette grande maison près du lac Mouriscot, à Biarritz." - l'âme des lieux

Je m’arrête là pour aujourd’hui. J’ai fureté sur Google Map et sur les sites de vente immobilière pour trouver la maison de Guilem. Des éléments de son histoire me sont progressivement apparus, jusqu’à ce que je tombe sur cette grande maison près du lac Mouriscot, à Biarritz. Elle a été construite par William Marcel en 1929. Gageons que cet architecte a bien connu le père d’Antoine. Le plus drôle, c’est que je ne sais encore rien de ce dernier. Je n’ai même pas la certitude qu’il soit mort. Je sais qu’il était un homme d’affaire féroce et je que cette maison a joué un rôle dans sa vie. Rien n’est encore inscrit dans le marbre, cette maison aura une âme, c’est mieux pour un décor d’action mais cela n’ira peut-être pas plus loin. Et, c’est déjà bien d’avoir un cadre visuel pour ma prochaine scène. Je vous donne rendez-vous la semaine prochaine. D’ici là, amusez-vous bien.

Quand le héros bascule, tout le monde bascule

Cet épisode n°6 met en scène l’événement déclencheur, le vrai, l’unique ! La première image qui m’est apparue et qui m’a fait penser : « je tiens un truc ».

Bonjour à tous. J’ai fait l’erreur de laisser passer du temps entre cet épisode et le précédent. Pourquoi ? Parce que je me demandais comment écrire l’histoire de Line en un temps aussi court. Je rappelle aux nouveaux venus (bienvenue à vous !) que « Le projet Line » est un défi : écrire un roman en trois mois. Reste un mois et demi pour la première phase qui consiste à créer l’enfance d’une super-héroïne à la française. Depuis le début de cette aventure, je vous livre un à un des épisodes tirés de mes séances d’écriture (voir ma méthode en 3 clés) et, après mûre réflexion, ça va continuer comme ça, sinon je vais vous perdre. De mon côté, j’accélère le mouvement en anticipant l’histoire et je n’omettrai rien du travail effectué en amont.  L’invention de nos futurs ennemis est en bonne voie, et j’ai hâte de vous les présenter. En attendant, cet épisode n°6 met en scène l’événement déclencheur, le vrai, l’unique ! La première image qui m’est apparue et qui m’a fait penser : « je tiens un truc ».

Dans un roman, le rôle de chaque personnage se transforme au cours de l’histoire

le rôle des personnages
Rappelons que, dans un roman, le superflu n’a pas sa place - photo de Jeff Jacobs

Comme je vous disais, je travaille en amont. L’avantage du travail d’écrivain c’est que, à mes yeux, c’est le plus agréable du monde. Preuve en est, j’ai avancé la structuration de notre histoire et le placement des personnages en regardant la série télé espagnole « La Casa de papel », un exploit en terme de travail scénaristique et de création de personnages. L’épisode d’aujourd’hui met en scène un personnage secondaire qui aura son importance, comme ils le doivent tous. Rappelons que, dans un roman, le superflu n’a pas sa place. Et, pour cela « La Casa de papel » est une bonne leçon d’écriture, j’y reviendrai par la suite. Ici, Élise, la nourrice, a un regard négatif sur ce qui se joue au sein de la famille d’Haranguier. Elle me fait penser à Arturo, un personnage de la série. Arturo, c’est celui qui fout sa merde et passe à travers les mailles du filet. Personne ne voit que c’est lui qui incite les autres à prendre des risques. Sa lâcheté est viscérale, elle le conduit à trahir malgré lui. C’est pour ça qu’il fait pitié. Il prend des responsabilités par moralité. Élise serait apte à jouer un tel rôle, tandis que Victoire, la cuisinière, ressent de nouvelles responsabilités à assumer face aux défaillances évidentes d’Élise.

Inventer une super-héroïne qui rivalise avec les géants américains...

Ça vous tente ?
unique !

Victoire prend conscience qu’Élise est une menace pour Line et, pour une fois, fait preuve de tactique

Élise, l'incarnation du trouble
Le rôle de la nourrice, personnage trouble et inquiétant

Rendre l'aventure fantastique...

Tu me suis, là ?
unique !

Élise avait l’air dubitatif. Victoire n’avait jamais fait montre de sympathie envers elle et c’était bien la dernière personne qu’Élise aurait sollicitée pour lui venir en aide. Mais, si Victoire intercédait en sa faveur, ce n’était pas pour l’aider elle, mais pour protéger Line. Élise se sentait prise au piège dans une toile d’araignée. Tout le monde ici voudra étouffer l’affaire. Elle se ferait sucer jusqu’à la moelle comme la pauvre mouche qu’elle était. Non ! Elle devait trouver de l’aide à l’extérieur mais, Winston avait été très clair : sa carrière serait brisée et elle avec. Ils avaient le bras long ces gens-là. Elle travaillait dans la haute depuis suffisamment longtemps pour savoir que rien ne transpirait hors des murs de leur logis.

— J’imagine, reprit Victoire, que vous trouvez la force de tenir auprès de Dieu.

— Oh, oui, Victoire, si vous saviez !

— Le curé de Saint Jean vous a-t-il donné des conseils éclairés ?

— Oh, oui, enfin, je veux dire… je n’ai… je n’en ai parlé à personne, non.

Victoire, sous ses airs compatissants, guettait la mine défaite de la nourrice dont les joues rosissaient derrière le mensonge qu’elle tentait de défendre. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, comme ceux d’un veau qu’on mène à l’abattoir.

— C’est bien, l’encouragea Victoire. Le curé de Saint Jean est un homme avisé.

— Non, ce n’est pas lui…

— Qui donc, alors ?

— C’est-à-dire… je n’en ai parlé à personne.

— Quel que soit la personne à qui vous vous confiez, il est important d’avoir une oreille bienveillante à vos côtés.

Élise se leva avec difficulté, s’accrochant au dossier de sa chaise, elle sentait le sol se dérober sous ses pieds. Elle s’était trahie ! Accablée par les visions cauchemardesques de son propre destin, elle avait envie de vomir.

— Excusez-moi, balbutia-t-elle, je ne me sens pas bien. Elle se traîna vers les escaliers pour rejoindre sa chambre.

— Laure, cria Victoire.

Une jeune fille accourut aussitôt dans la cuisine.

Allez trouver Élise, j’ai peur qu’elle ne fasse un malaise.

— J’y vais !

Victoire réfléchissait au nombre de paroisses potentielles où Élise était susceptible de se rendre pour sa prière dominicale et s’étonna de ne jamais s’être posée la question. Line se réveilla alors que la maison était plongée dans un profond silence. Les yeux gonflés d’avoir tant pleuré, elle fixait Victoire avec intensité.

— Comment te sens-tu ma douce ?

— Est-ce qu’il a pris le chat ?

— Non, ma douce, le pauvre petit bonhomme est parti en courant complètement dévasté.

— C’est quoi, dévasté ?

— Il était effrayé, Line. Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je voulais aider la chat, je voulais qu’il ait un lion qui défend le chat. Un gros papa qui défend le chat.

— Un lion ?

— Oui, un lion qui défend ses petits. Il n’a pas le droit de faire du mal à Monsieur chat.

— Oui, je comprends, Line, mais comment ?

J’étais le lion, c’était moi le lion.

Victoire ne sut que répondre. Elle n’osa pas prendre les paroles de Line au sérieux, de peur d’avoir l’air contrarié.

— Tu as fait peur au garçon, très peur même.

— C’est pas ma faute, c’est le chat qui m’a montré et je voulais l’aider, j’ai…

— Oui, ma douce, je t’écoute.

— J’ai voulu que le lion vienne.

— Tu peux faire le lion pour me montrer ?

Line regarda Victoire d’un air surpris.

— Mais, je ne fais rien, moi. C’est le lion qui vient. Moi, je ne suis plus là, je le laisse être… moi.

Cette fois, Victoire ne pu cacher son inquiétude. Elle sentit les traits de son visage se crisper. Et Line s’en aperçut, bien sûr.

— C’est pas ma faute ! Répéta-t-elle au bord des larmes.

— Non, évidemment, Line. Je te crois, je comprends…

— Non, tu comprends pas ! cria-t-elle en se tortillant pour se dégager au plus vite des bras de la cuisinière. Tu comprends pas ! hurla-t-elle en sortant dans le jardin.

Victoire regarda Line rejoindre le chat dans le jardin. Il fallait prendre les choses en main, trouver de l’aide. Une vague d’angoisse lui serra la poitrine. Qui peut bien comprendre ce genre de phénomène ? Elle pensa à Camille, la fille de Winston et Victoire comprit soudain qu’elle était peut-être la seule à ignorer  ce qui arrivait réellement à cette chère petite. Finalement, l’idée que Line était déjà bien entourée lui redonna de la vigueur. Elle alla s’enquérir de l’état d’Élise et croisa Cécile qui revenait de son rendez-vous du vendredi. Depuis quelques semaines, elle allait à un rendez-vous mystère. Ce n’était pas dans ses habitudes. Depuis la naissance de Line, elle mettait un point d’honneur à être joignable à chaque instant, annonçant ses déplacements à tous les gens de la maison, son planning bien en évidence sur le tableau de l’entrée. Mais, depuis environ un mois, son escapade du vendredi matin restait case blanche.

— Bonjour Victoire, tout va bien ?

— Élise a fait un malaise, j’allais justement voir comment elle allait.

— Oh, c’est ennuyeux ça ! Où est Line ?

— Dans le jardin avec un chat.

— Quelle horreur ! Comment pouvez-vous la laisser seule avec un animal aussi dangereux et plein de parasites ! Elle risque d’attraper une maladie. C’est tout à fait inconscient.

— Monsieur d’Haranguier n’a pas semblé le lui interdire. J’ai pensé que c’était une bonne chose.

— Vous plaisantez ?

— Madame, savez-vous où Élise se rend à l’église ? demanda Victoire sans relever sa remarque.

— Oui, je crois bien que oui, vous pourriez l’interroger vous-même. Je crois qu’elle se rend à Guétary, l’église Saint Nicolas si ma mémoire est bonne. Pourquoi cette question ?

— Pour rien, madame.

— Allez voir Élise, je m’occupe de Line.

Victoire croisa Clara, la jeune femme de chambre, entre deux étages.

— Alors, comment va-t-elle ?

— Ma fois, je ne sais pas trop, ça a l’air d’aller puisqu’elle m’a intimée l’ordre de sortir de sa chambre. Elle était dans son cabinet de toilettes. Je ne l’ai pas vue.

Victoire frappa plusieurs fois à la porte d’Élise avant d’obtenir une réponse. Lorsqu’elle s’annonça, Élise ouvrit enfin. Pâle comme un linge, elle dévisagea Victoire, puis retourna s’asseoir sur le bord de son lit.

— Cécile m’a dit que vous allez à l’église Saint Nicolas, à Guétary. Vous avez discuté de Line avec le curé ?

Victoire avait décidé de ne pas y aller par quatre chemins. L’état d’Élise serait peut-être la seule ouverture pour parler franchement. La nourrice acquiesça, comme vaincue.

— Vous a-t-il donné des conseils judicieux ?

— Je crois que oui. Il pense que je dois accepter la mission que Dieu m’a confiée.

Ça m’aurait étonnée, pensa Victoire.

— Vous a-t-il proposé son aide ?

— Il me soutient dans cette épreuve et me demande d’être patiente, que le jour viendra où je serai récompensée de mon sacrifice…

— Mais, au sujet de Line, l’interrompit Victoire d’un ton agacé. Je veux dire, se reprit-elle, que pense-t-il de Line ? Que lui avez-vous dit ?

— Eh bien, je lui raconte comment Line entre dans mon esprit… il y a certaines pensée, parfois, je me demande si ce sont vraiment les miennes ou si c’est Line qui les induit en moi. Je lui explique qu’elle devine des choses qu’un être humain ne peut deviner qu’en sondant notre esprit.

— Et qu’en pense-t-il ?

— Il refuse de tirer des conclusions hâtives…

Victoire retint son souffle.

Il pense possible qu’elle soit possédée.

— Qu’est-ce qu’il préconise ? demanda Victoire en contenant difficilement sa colère.

— D’être patient. J’ai peur, Victoire, avoua Élise d’une voix faible. Je prie chaque jour pour que Dieu me donne la force de continuer.

— Nom d’une pipe ! ne pu s’empêcher de s’exclamer Victoire. Nous devons en parler à Winston.

— Oh, il ne fera rien. Il me tient, Victoire ! Tout ce qui l’intéresse, c’est de me faire taire.

Victoire réfléchit une minute. Soudain, elle comprit que Winston devait déjà être au courant de tout. Le connaissant, il avait peut-être même prit contact avec le curé de Guétary. Il n’était pas homme à laisser place au hasard. Cécile passa sa tête dans l’entrebâillement de la porte tout en frappant avec discrètement.

— Je ne dérange pas ?

— Non, madame, absolument pas. Entrez, répondit la nourrice en faisant mine de se lever.

— Avez-vous besoin que j’appelle le médecin, Élise ?

— Non, madame, ça ne sera pas nécessaire. Encore quelques minutes et tout ira bien.

— Reposez-vous donc. Je m’occuperai de Line cet après-midi.

— Oh, certainement pas ! Je vais bien, je vous assure.

— En ce cas, allons faire un tour au parc ensemble. Prendre l’air vous ferait-il du bien ? Nous prendrons ma voiture, qu’en dites-vous ?

— Je vous remercie, oui, c’est une bonne idée, mentit Élise.

— Ne bougez pas. Je prépare les affaires avec Victoire et reviens vous chercher.

Cécile et Victoire quittèrent la pièce et descendirent au rez-de-chaussée.

— Pensez-vous qu’Élise a besoin de congés, Victoire ?

— Je ne sais pas, madame d’Haranguier. C’est bien possible mais, elle ne l’admettra peut-être pas.

— Vous avez raison, je vais devoir en discuter avec elle. Il faudrait chercher quelqu’un pour la remplacer, ce qui n’est pas chose facile. De plus, Élise habite Perpignan. Il lui faudrait un congé d’au moins deux semaines, peut-être plus. Nous devrons prendre des mesures. Et puis, ce ne serait pas un mal de trouver quelqu’un de remplacement pour les coups durs. Je vais appeler l’agence demain.

Cécile se révèle sous nos yeux, bien plus secrète qu’il n’y paraissait

Quand un événement déclencheur scelle le destin d’un héros, prenez bien conscience qu’il n’est pas seul à être entraîné dans la tourmente, à transformer son état d’esprit et à endosser un nouveau rôle. C’est souvent tout un groupe qui voit sa vie basculer. Et n’oublions pas que, en face, le groupe adverse réagit. Pour la deuxième partie de l’épisode 6, c’est la mère de l’enfant qui va endosser le costume. On la pensait effacée, loin des préoccupations quotidiennes d’une mère pour sa fille mais, finalement, nous la voyons se transformer d’un coup sous nos yeux.

naissance d'une mère
Naissance d'une mère - Photo de piepie

C'est quoi son nom, déjà ?

LINE D'HARANGUIER
unique !

Cécile avait laissé Line en compagnie de Guilhem. Guilhem est jardinier de métier. Chargé de garder la maison familiale en leur absence, il s’occupe des travaux nécessaires à son entretien. C’est lui le gardien de l’antre, depuis très longtemps. Cécile ne savait pas exactement depuis combien de temps il était au service des d’Harranguier, mais elle savait qu’il avait toute la confiance d’Antoine. Il s’était installé dans le pigeonnier qu’il avait complètement rénové pour faire de cet endroit un petit paradis où Line adorait passer du temps. Guilhem réalisait des maquettes de bateaux et d’avirons, et confectionnait des miniatures de toute sorte, allant de la chaise en bois, des chaussures et des instruments de musique, jusqu’aux horloges anciennes. Un véritable artiste ce Guilhem. Il se tenait à l’entrée de son logis, fabriquant une cabane pour le chat. Cécile s’était laissée convaincre par sa fille qu’un chat pouvait bien vivre dehors sans déranger personne et Guilhem s’était engagé à le conduire chez le vétérinaire pour en faire le nécessaire ; il s’occuperait personnellement de l’intrus et de ses parasites. Rassurée, Cécile avait accepté le marché. Guilhem avait dégoté des planches qu’il sciait déjà à la bonne mesure. La minuscule maison prenait forme au grand plaisir de Line.

— Nous allons partir au parc, Line.

— Mais, la cabane…

— À la vitesse où ça va, elle sera prête quand nous partirons. Je reviens te chercher quand nous serons prêtes.

Quelques heures plus tard, Élise avait retrouvé des forces et profitait du soleil de mars, assise sur une couverture qu’elles avaient étalée sur l’herbe de façon à admirer la mer. L’aire de jeux n’était pas très grande mais présentait l’immense avantage d’être située sur la colline Sainte Barbe, promontoire rocheux où s’étalait devant leurs yeux toute la beauté de la baie de Saint Jean de Luz. Line avait insisté pour prendre son attirail de « prospecteur », mot qu’elle avait récemment appris et qui faisait galoper son imagination vers des contrées froides et obscures où les plus grands trésors étaient à sa portée.

Maman, je peux aller jouer au sable ?

— Ne bougez pas Élise, je l’accompagne.

Élise allait protester mais Cécile s’était levée et partait déjà avec sa fille armée de son équipement de fouille. Le bac à sable se trouvait à moins de cinq mètre de leur installation ; Élise pouvait les surveiller à loisir sans pour être responsable des agissements de la fillette. Elle éprouvait pourtant une certaine angoisse dans son rôle d’observatrice. D’autres enfants jouaient dans le sable et, dès que Line était à proximité de ses congénères, il se passait toujours quelque chose.

Élise se remémorait le pire moment vécu dans ce même parc. Un ballon arrivait droit sur Line. Il fonçait comme un bolide ; il allait forcément heurter son dos ou son crâne. Mais, il stoppa net alors qu’Élise était sur le point de réagir avant le point d’impact. Il rebondit plusieurs fois à quelques centimètres de la gamine qui ne semblait s’être aperçue de rien. Élise vit pourtant que Line avait cessé d’effeuiller les pétales de sa fleur (activité que Lise affectionnait par-dessus), son regard perdu dans le vide et ses mains en suspens. Le ballon rebondit une fois, deux fois, trois fois et, tout à coup, se propulsa dans la direction inverse, avec l’élan d’un tir au pied. Il frappa de plein fouet le garçon qui, visiblement, l’avait lancé et courait vers elles pour le récupérer. L’enfant se le prit en plein visage et s’étala par terre en hurlant. Élise était médusée mais se dit aussi qu’il valait mieux ne pas traîner dans le coin. Line reprenait déjà son effeuillage sans s’être retournée une seule fois. Les adultes affairés autour de la victime jetaient des regards inquisiteurs dans leur direction. Ils pensaient forcément qu’elle était coupable. Comme s’il lui était un jour arrivé de relancer un ballon ! Elles s’éclipsèrent sans faire d’histoire et, depuis ce jour, Élise évitait les parcs préférant se promener avec Line au bord de la rivière que la petite adorait, dans des lieux isolés ou au contraire très peuplés, évitant au maximum tous les espaces dédiés aux enfants.

La scène qui te fait penser que “tu tiens quelque chose” avant même d’écrire le roman

l'élément déclencheur du roman


Line n'est pas seule...

Suis-nous !
unique !

Elle voyait Cécile sur l’un des rares bancs placés à bonne distance de l’espace de jeux, comprenant des balançoires et un grand bac à sable. Elle savait que Cécile n’aimait pas ce genre d’endroits remplis de saletés et de microbes, et qu’elle devait faire un effort pour supporter voir sa fille s’y vautrer. Elle tapotait furieusement sur son téléphone, évitant à dessein de regarder Line qui entamait méthodiquement l’excavation d’un cratère. Élise s’en inquiéta mais n’osa les rejoindre de peur de paraître impolie. Comme la majeure partie des enfants présents jouaient près des balançoires, le bac à sable était quasiment désert. Seules deux autres fillettes se trouvaient près de Line. Élise vit l’une d’elles se rapprocher pour lui dire quelque chose. Elle avait un petit râteau à la main qu’elle commença à gratter sur les bords du trou, qui était suffisamment grand pour que Line ait pu s’installer dedans.

Le cœur d’Élise cessa de battre. Line s’était levée et arrachait le râteau des mains de la gamine qui cherchait déjà à lui reprendre. Élise jeta un œil à Cécile toujours absorbée par son écran. Elle se leva immédiatement, sentant la catastrophe arriver, et se précipitait vers l’espace de jeux. À peine s’était-elle mise en mouvement qu’un tourbillon de sable se souleva autour des deux fillettes. Cécile leva enfin les yeux vers sa fille et se rua sur elle. Élise courait aussi vite qu’elle pouvait mais, lorsqu’elle arriva à leur hauteur, le soulèvement de sable avait pris des proportions irréelles. Elles étaient littéralement soumises à un champ de force, comme prises dans une tempête de sable. D’autres parents s’étaient lancés dans le tourbillon aveuglant, fouettant la peau avec une violence inouïe. Des cris affolés parvenaient maintenant aux oreilles d’Élise, malgré le sable qui s’infiltrait partout ; il s’introduisait dans le nez et dans la bouche. On pouvait à peine ouvrir les yeux !

Cécile s’était déjà échappée du terrain. Élise les rejoignit aussitôt et comprit que Cécile avait instinctivement cherché à calmer la colère de sa fille, avant même, peut-être, d’en comprendre les corrélations avec le phénomène dont ils étaient victimes. Cécile avait-elle saisi que sa fille en était responsable ? Le tourbillon se calma d’un coup, faisant retomber le sable dans toutes les directions. Le bac était pour ainsi dire vidé de son contenu, touchant le reste du parc. On aurait dit un champ de bataille. Cécile ne fit aucun cas d’Élise. Elle serrait sa fille dans ses bras et courut jusqu’à leurs affaires. Là, elle chercha Élise du regard et, quand elle la vit, elle attrapa son sac et lui ordonna de s’occuper de ramener le reste. Cécile disparut sans autre explication, laissant la nourrice en plan.

La transformation d’un personnage clé commence

Cécile avançait d’un pas sûr, tenant fermement sa fille dans les bras, le sac en bandoullière. Elle avait une expression déterminée, son doux visage durci par la colère, les sourcils  froncés et les lèvres pincées. Elle marchait vite et sentait les soubresauts de Line qui pleurnichait. Cécile ne disait rien, regardant droit devant, s’agrippant à la gamine comme si elle pouvait lui échapper. Arrivée à la voiture, elle installa Line sur le siège enfant, l’harnachant avec une dextérité inhabituelle, et, refusant de jouer le sempiternel conflit d’égo au moment de l’attacher à l’arrière, elle la regarda droit dans les yeux.

— Line, je suis là, je sais ce qui t’arrive, n’aie pas peur, je suis là, dit-elle d’un ton assuré. D’accord ?

La petite resta muette, dévisageant sa mère les yeux ronds, emplis d’émotion, que ses mots semblaient pénétrer d’une lueur d’espoir.  Cécile referma doucement la portière, prit une grande inspiration, s’installa au volant et posa son sac sur le siège passager avant d’en sortir son portable.

— Docteur Jay ? J’ai besoin de vous voir immédiatement. Bien sûr que non, sinon je ne vous appellerais pas ! Je suis avec ma fille, c’est maintenant… D’accord, je suis chez vous dans un quart d’heure.

 Le docteur Jay est un personnage dont les contours restent flous. Dans les prochains épisodes la notion de groupe se précise. J’y travaille suite à mon analyse de la série « La Casa de papel », dont je vous ferai un compte rendu prochainement. Le rôle des personnages et l’évolution de leurs interactions est passionnante. Le positionnement d’un groupe d’appartenance s’opère face à un ennemi dont je dessine les contours en m’inspirant d’un de mes romans favoris : « Malhorne », de Jérôme Camus.

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L’archétype du héros

“Le Guide du scénariste” approfondit l’usage de l’archétype dans la construction du récit. Christopher Vogler pousse l’écrivain à s’attacher à des personnalités symboliques, pour ne pas se perdre.  Mais, s’il identifie parfaitement le héros

ALEXANDER DREYMON
The Last Kingdom, d'après la série de Stephen Butchard, avec ALEXANDER DREYMON

Christopher Vogler dans « Le Guide du scénariste », soutient que « les archétypes appartiennent au langage universel du récit ». Pour lui, ce sont des structures récurrentes que l’écrivain ou le scénariste doit absolument maîtriser pour faire vivre son récit. Si une histoire ne peut se passer de héros, un héros ne peut se passer des archétypes. Ces « symboles personnifiés des différentes qualités et défauts de l’âme humaine », dit C. Vogler.

Semblables aux arcanes du jeu de tarot, ils s’incarnent dans tous les personnages de notre histoire et permettent aux héros d’opérer une sorte de transfert. « Assimilant l’énergie des traits de caractère des autres personnages pour les faire siens et devenir un être humain achevé »(Sic). Pour ce faire, un écrivain doit cerner les jeux de miroirs que sont les jeux d’acteurs.

Comment fonctionne l’archétype dans l’histoire ?

Pour moi, les archétypes sont des organes de l’âme, cet être éthéré directement relié à la conscience collective, cette individualité reliée au Grand Tout, et qui implique de créer des personnages aux fortes symboliques universelles. Le personnage incarne avant tout un ressenti partagé par le lecteur, bien avant d’incarner une fonction du récit.

“Le Guide du scénariste” approfondit l’usage de l’archétype dans la construction du récit. Christopher Vogler pousse l’écrivain à s’attacher à des personnalités symboliques, pour ne pas se perdre.  Mais, s’il identifie parfaitement le héros comme la fenêtre qui ouvre le récit, le lecteur de ce guide risque de confondre caractérisation et identification (voir le glossaire de l’écrivain incollable)

Le héros porte en lui notre désir de reconnaissance

Pour revenir aux enseignements de Vogler (à l’ambition affichée de former des scénaristes au succès hollywoodien), le héros est chargé d’assurer l’adhésion du spectateur.

Comment ? En lui attribuant des traits identifiables par tous. Chacun doit ressentir les aspirations et les motivations qui l’habitent.

Un guide à l'ambition hollywoodienne

Rien à créer ! Rappelle Vogler

Ces motivations universelles sont les piliers incontournables de toute histoire, de tout parcours.

De la capacité à donner un sens à sa vie, à celle de recevoir la grandeur de ce qui nous relie les uns les autres, ces motivations, dit Christopher Vogler, se résument en un désir surpuissant, le seul, peut-être, qui vaille vraiment la peine d’écrire (ça c’est de moi), c’estle désir d’être aimé et compris.

C. Vogler identifie, tout au long de ce guide, huit fonctions archétypales élémentaires incarnées par les personnages d’une histoire :

le héros (le don de soi), le messager (l’appel à l’action), le sage (la marche), le magicien (le passage), le gardien (l’obstacle au passage), etc.

Mais prenez ce tableau comme un de ces pense-bêtes qui permet de faire le point sur l’accroche et l’adhésion du spectateur (ou du lecteur – c’est pareil).

Pour approfondir la série sur le parcours du héros, restez connectés aux ondes d’alice Grownup.

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C'était - Le Héros - Podcast 01 /10"

L’écriture d’une histoire ne peut se passer d’un héros. L’importance de l’archétypre est tout aussi essentielle à maîtriser. D’après “Le guide du scénariste de Christopher Vogler.

 

Comment créer des personnages vivants

Dans ce podcast je vous délivre les pistes essentielles pour créer des personnages vivants et pour vous sentir qualifié pour traiter votre sujet. Car il vous tient au-delà, bien souvent, de ce que vous n’auriez jamais imaginé.

Donnez vie à vos personnages ! 

Le regard des autres…

Créer un personnage n’est pas un casse-tête. Entre la caricature apparente (lui attribuer un, voire deux traits dominants) et la complexité réelle d’un être humain, le personnage que vous créez se définit lui-même, avant toute chose, par ses actions et surtout par le regard que les autres lui portent.

L’incarnation de votre protagoniste tient en réalité à peu de choses : s’il est vivant aux yeux des personnages qui l’entourent, il le sera inévitablement à vos yeux et à ceux des lecteurs.

fait de votre héros un être humain

Voilà le grand secret de la vie d’un être social. Le regard de l’autre est une fenêtre ouverte sur la cour intérieure de votre héros. Si vous comprenez que le regard de l’autre fait de votre héros un être humain, vous avez tout compris !

Bien-sûr, il vous faudra dessiner le portrait, un portrait dont les yeux dévoileront ce qu’il y a de plus caché.

Inventez-lui ses attaches profondes (ses blessures, ses relations voilées, ses désirs inassouvis, etc.). Puis, donnez-lui une enveloppe sociale à travers ce que les autres lui renvoient (pensées et jugements sur ses actions, réactions sur ses paroles, dialogues sur les événements auxquels il prend part…).

Il est chargé de VOUS sauver !

Ensuite, sachez que le héros incarne en réalité l’idée de départ, cette idée qui vous pousse à écrire votre histoire. C’est un message dont votre protagoniste est le porteur privilégié. De ce fait, l’idée de départ devient un problème qui trouve sa solution. Elle mène donc quelque part, elle ouvre le chemin vers une résolution que le héros est chargé de trouver. C’est le parcours du héros.

En clair, la fonction première du héros est de résoudre NOTRE problème à nous, auteur.

Écrivez au-delà de l’imaginable

Dans ce podcast, je vous délivre les pistes essentielles pour créer des personnages vivants, et pour vous sentir qualifié pour traiter votre sujet. Car il vous tient, bien souvent, au-delà de ce que vous n’auriez jamais imaginé.

Écoutez ce podcast avec attention et vous comprendrez comme vous êtes qualifié pour créer le héros dont vous rêvez.

Envoyez vos commentaires ! Lancez vos questions, que je vous apporte tout ce qui vous manque dans l’écriture avide de votre roman, de votre nouvelle ou de votre histoire.

À très vite, Alice