Aldo, mon personnage jocker

Comme promis, je vous présente le mec qui se raccroche aux branches, personnage secondaire clé de « La Main invisible ». Celui-ci est fou de prime abord, du moins dans son introduction dans le récit. Mais, comme expliqué dans mon article sur les personnages jocker, ses actions auront un impact important dans les aventures de Mia.

Les premisses de l’écriture d’une scène clé : l’introduction d’un personnage

Comme promis, je vous présente le mec qui se raccroche aux branches (voir mon article sur le sujet), personnage secondaire clé de « La Main invisible ». Celui-ci est fou de prime abord, du moins dans son introduction dans le récit. Mais, comme expliqué dans mon article sur les personnages jocker, ses actions auront un impact important dans les aventures de Mia. Je vous partage ici le premier jet de la rencontre entre Aldo et Mia, notre héroïne. Des prémisses à retravailler dans le détails, Les dialogues sont succins, donnant une ligne directrice sans prétention, dont la profondeur naîtra en temps voulu, quand les personnages auront trouvé leur incarnation.

Un texte à revisiter du point de vue des personnages :

Mia avait porté le projet amérindrien jusqu’à son terme grâce au soutien indéfectible de Mirko, mais sans la contribution d’Aldo, dit « le moine », l’ennemi serait parvenu à ses fins. Mia et Diulma rencontrèrent le moine au Brésil. Toutes deux s’accordaient une petite pause dans les environs de Belém, à l’embouchure de l’Amazone. Après une soirée bien arrosée avec une bande d’amis musiciens, elles flirtaient aux abords du bar, les pieds dans le sable, riant comme des adolescentes qu’elles étaient. Le moine arriva à grand renfort de cris et d’incantations pour leur « arracher leur ignorance». Ses gestes faisaient penser aux transes africaines des séances d’exorcisme. Elles auraient pu en rire si ses gesticulations ne transpiraient pas autant de peur. Il semblait effrayé par ses propres mouvements, comme si une force avait pris possession de lui. Mais les jeunes femmes restaient impassibles. Le regard rivé sur l’excentrique, elles se préparaient à son approche.

Une rencontre à remplir d’émotions du point de vue de Mia

singe femme Stefan Keller
l'expression d'une rencontre extraordinaire , création de Stefan Keller

Mia se sentit touchée par l’inconnu et s’en étonna. Pourquoi éprouvait-elle soudain de l’intérêt pour cet énergumène ? Il dégageait une tension presque surnaturelle. L’agressivité de ses gestes collait mal avec une certaine hardiesse dans l’expression de son visage. C’était de l’affliction. Diulma, quant à elle, se délectait sans joie du spectacle de son tourment. Néanmoins, toutes deux pressentaient que ce pauvre dévoyé venait à elles dans l’intention désespérée de communiquer, à la recherche d’une écoute compassionnelle. Dans un même élan, les filles prirent le parti de s’asseoir pour mater son incivilité. Elles étaient seules sur la plage. Les rares compagnons restés après la fête s’étaient rassemblés à l’intérieur du bar.

Arrivé à leur hauteur, l’individu cessa ses ânonnements rauques et déchirants qui n’avaient attiré l’attention de personne. L’homme finit par s’asseoir placidement face à elles, sur le sable sec. Dans un demi-silence, il ouvrit les lèvres pour ne rien dire. Il portait une tunique en toile de jute, à l’image qu’on se ferait d’un moine du Moyen Âge. Il emprisonnait ses doigts autour de la corde qui enroulait sa taille et les gratifiait d’une panoplie de mimiques faciales des plus saugrenues. C’était à la fois comique et tragique. Sur la défensive, Diulma et Mia ne pouvaient se permettre d’en rire. On aurait dit qu’il n’arrivait pas à se décider : exprimer sa fureur pour ce que le monde avait de plus laid, de plus vil et dangereux, ou leur exprimer son désarroi le plus profond. Il finit par s’immobiliser, les toisa un long moment pour les aborder finalement avec une certaine civilité.

Un dialogue de structure qui attend les fondements de sa vie

‒ Moi c’est Aldo, dit  le moine. Je reviens de la réserve d’Alto Nanay en Amazonie occidentale. J’étais chez les Indiens Pechico, reprit-il après une courte pause. J’ai parlé aux plantes. Elles m’ont parlé ! Les plantes. Je ne… Je vous assure que… je ne supporte plus… l’ignorance du monde. Je n’arrive plus à l’endurer. Je suis vraiment… perdu, j’ai envie que la mort me porte dans l’univers. Oui je rêve de mourir et de revenir. Chaque nuit je rêve de ma mort. Je veux tous vous tuer ! Pas vous ! se défendit-il bêtement. Les plus dangereux, surtout. Je voudrais tuer tous ces abrutis, ces gringos abuseurs, ces cannibales poilus ! Je veux anéantir ces massacreurs de beauté et d’âmes. Je… je sais qui vous êtes ! Vous êtes les rédemptrices ! Je vous cherchais, je vous espérais, je vous attendais mesdemoiselles, mes sauveuses. Qu’est-ce que vous faites là ?

‒ Moi, c’est Diulma, et elle, c’est Mia. Je suis née dans ce village et nous travaillons avec les Indiens du Para du Brésil mais nous sommes installées au Pérou.

‒ Nous travaillons avec eux à l’élaboration de programmes éducatifs bilingues pour qu’ils accèdent à nos connaissances en économie et en chimie, ajouta Mia avec décontraction.

‒ Ah, je vois, fit-il d’un air ironique, un sourire en biais. Vous êtes les nouveaux missionnaires du XXIème siècle. Des démons colonisateurs au visage d’ange.

Là, Mia éclata d’un rire franc et cristallin dont la blancheur rayonnait dans la pénombre. Riant toujours, elle enchaîna sur une douce dénégation :

‒ Ce sont eux, les Indiens, qui revendiquent ce changement. Nous, nous ne sommes que les anges répondant par miracle à leur appel.

Incrédule, Diulma se demandait pourquoi son amie révélait la nature de leur travail, par ailleurs si confidentiel, à ce pauvre égaré. Elle se retrouva totalement ahurie lorsque, contre toute attente, Mia demanda de but en blanc :

‒ Veux-tu être l’ange déchu qui sauve la planète ?

Aldo releva un peu plus le menton et la capuche de son uniforme glissa légèrement. Les lumières lointaines du bar révélaient un visage clair parsemé de taches de rousseur, et laissaient deviner une tignasse rouge et hirsute. Ses grosses lèvres ouvertes restaient en suspens. Il resta un instant dubitatif, fouillant des yeux le fond des prunelles sombres de son interlocutrice. Son regard fou s’éteignit, accueillit un éclair de lucidité qui détendit ses traits tirés comme sous l’influence d’une onde régénératrice. Son discours irrationnel ne perdit rien de son intensité mais son visage retrouva la belle douceur de celui d’un enfant.

Mes séances d’écriture sans structure m’ont menées à la création d’un monde à venir (accédez à mon bonus offert pour en savoir plus)

L'heure de la terre
La création de l'Amérindrie, "L'heure du monde" de Cristian Ibarra

Au bout d’un moment, Diulma se leva et les laissa causer dans la nuit chaude. Elle marcha vers une grande demeure, majestueuse bâtisse en bois délavé, lovée à quelques pas de la plage et monta l’escalier extérieur qui serpentait jusqu’au balcon sculpté. Elle entra nonchalamment par l’une des fenêtres du premier  et s’affala sur le lit. À son  réveil, Diulma les trouva assis au salon autour d’une tasse de thé. Ils causaient toujours mais, cette fois, Aldo usait d’une voix grave et suave qui n’avait rien de comparable avec l’intonation agressive et nasillarde de la veille. Elle salua Mia et partit déambuler jusqu’à l’entrée de ce qui ressemblait à une boulangerie. La boutique était une baraque surplombée d’un auvent qui abritait un four rustiquement aménagé dans un amas de briques et de terre. Une forte odeur de bois brûlé se mêlait à celle du pain. Lorsque Diulma revint avec le petit déjeuner, Mia lui annonça qu’Aldo prenait part à l’aventure.

Dès lors, Aldo arpenta le monde à leurs cotés, soutenant leur projet à bras le corps. Finalement, Mia eut le nez fin. Aldo joua un rôle crucial au sein de l’organisation. C’est avec un acharnement constant qu’il apprit pas moins de trente-huit langues amérindiennes. Instructeur en chef d’un régiment de traducteurs, Aldo devint la clé de voûte rassemblant et connectant plus d’une cinquantaine de tribus du Pérou et du Brésil, arbitrant dès le début la cohérence amérindrienne. Grâce à son travail, l’Alliance put assurer l’émergence de l’Etat Indépendant Amérindien en étant son principal financeur.

Choisir l’enjeu de son héros

Dans un roman, la toute première question, dont découleront les questions de situation, de placement de décor, est bel et bien l’enjeu. Pour rappel, l’enjeu est ce que le héros risque de perdre et, qui plus est, risque d’appartenir au gagnant. La lutte, le combat et le jeu (le « je ») sous-tend n’importe quel récit.

Quel est le plus gros enjeu pour Mia ?

Je sais, les questions de départ seraient : de quoi va parler le roman de Mia, qui est-elle, sous-entendu, d’où vient-elle et avec qui vit-elle ? C’est ça qui forge une identité : où et avec qui on grandit, non ? Peut-être, en apparence, peut-être… Le « où » veut dire sur quel territoire socio-économique, sous-entendu aussi sous quel régime politique.

Là, on pense avoir une petite idée de la personne, en sachant avec quoi elle se débrouille pour vivre ou, pour être plus clair, dans quelle galère elle s’embarque. Et son entourage en dit long aussi : par qui est-elle initiée à survivre dans son milieu ?

La lecture d’un roman est une prise de risque

Mais, dans un roman, la toute première question, dont découleront les questions de situation, de placement de décor, est bel et bien l’enjeu. Pour rappel, l’enjeu est ce que le héros risque de perdre et, qui plus est, ce qu’il risque de laisser au gagnant. La lutte, le combat et le jeu (le « je ») sous-tendent n’importe quel récit. C’est donc la question number one à laquelle je dois répondre et l’essentiel de ce que nous aurons à décortiquer tout au long de l’aventure de Mia, notre héroïne en devenir. C’est la clé de notre quête !

Le lecteur est comme le turfiste, il place sa mise

Pour une héroïne de roman, la question qui prime, la question essentielle, c’est : « le plus gros enjeu ». Qu’est-ce qu’elle met en jeu de plus essentiel et qui mérite d’être suivi par nous, lecteurs ? On est comme des fadas de course hippique et on a misé gros sur ce cheval-là ! Bah oui, on sait des trucs, et on croit dur comme fer à la victoire, mais on a les tripes retournées jusqu’à la ligne d’arrivée.

Voilà pourquoi on aime lire un « putain de bon roman ». J’aime les romans populaires sacrés en tous genres.

Pourquoi on aime lire un « putain de bon roman » ? Photo de Klimkin

L’identité n’est-elle qu’un leurre menant à la médiocrité ?

D’ailleurs, si on se posait la question de ce que nous mettons en jeu dans notre propre vie, on y verrait tout de suite plus clair. Mais bon, ça ne se fait que rarement tellement on a le nez dedans.

La provocation du “Miracle Morning”

Entre parenthèse, j’ai entamé le bouquin d’Hal Elrod « Miracle Morning », il n’a pas peur d’affirmer que 95 % d’entre nous passons royalement à côté, reléguant notre vie à la médiocrité qu’on lui dédie, certainement par mégarde. Il parle du niveau moyen auquel on se croit obligé de se soumettre. Une sorte de loi sociale invisible ? Qui sait. Il parle aussi de cette vie extraordinaire qu’on n’est pas prêt à s’autoriser, à part dans les rêves et les livres.

Ok, passons pour cette fois. Je vais plutôt répondre à la question de départ : quel est le plus gros enjeu pour Mia ?

Mia est une fille qui a une identité à assumer, jusque là rien de très original mais faut bien commencer par le plus fondamental, l’unique et l’indéboulonnable socle de tout bon « putain de roman ». Sa place n’est pas claire, elle débarque dans un monde nouveau. Pour elle, la civilisation est le monde extraordinaire.

Le héros part toujours de son monde ordinaire, généralement décrit au début du roman et se lance ou se voit propulsé dans « le monde extraordinaire », l’inconnu. Quand ce monde inconnu est le monde ordinaire du lecteur, je trouve ça plus drôle. Et c’est ce que je vais faire pour ce roman. En tant que française, l’Europe est censée être mon monde ordinaire, la civilisation connue, mais j’ai tout à découvrir de l’Albanie et des pays limitrophes. 

Le basculement vers l'inconnu - Photo de Lorraine Cormier

Le romancier offre une marche vers l’inconnu

Enfin, je suis française, née au Havre, mais je n’ai jamais posé le pied à Lyon, par exemple. Bien sûr, le concept romanesque du monde ordinaire, opposé au monde extraordinaire, n’a rien à voir avec ces considérations-là… plus ou moins. Le romancier sera cependant amené à découvrir le chemin de toutes les réalités inconnues qui nourrissent son histoire. La quête des réalités multiples nourrit continuellement son travail et il est censé s’en délecter. C’est ce processus-là qui fera de lui un chercheur heureux et accompli, surfant sur l’infinie possibilité de son imagination.

Mia est déracinée, elle se retrouve expatriée et isolée dès son plus jeune âge dans l’hémisphère opposé. De l’Amazonie, elle est propulsée en Europe de l’Est, en plein cœur d’une des dernières forêts primaires de notre territoire, en Bosnie. Ça nous donnera l’occasion de découvrir que les discours de Macron sur l’Amazonie est l’arbre qui cache la forêt.

brume forestière
"Nous fumons à outrance tout prêt de notre cancéreux hexagone"

Au plus près de nous, la négation de notre monde

D’une, le fruit de l’exploitation outre-Atlantique profite aux besoins des européens. De deux, nous détruisons jusqu’aux dernières parcelles de nos forêts primaires européennes. Les informations politiques orientent notre regard et, contrairement à ce qu’elles nous font croire, l’Europe de l’Est, c’est chez nous. Aurons-nous le temps de le comprendre avant la destruction totale de notre patrimoine naturel ? La faune et la flore sauvage est exploitée illégalement et en toute impunité, le saviez-vous ?

L’Europe, notre poumon enfumé

Macron a beau jeu d’accuser le Brésil d’irresponsable. Nous n’avons plus rien a sauver en France, nous n’avons plus de poumons. Ailleurs, en Albanie, au Kosovo, en Serbie, etc. l’exploitation du charbon s’intensifie. Nous n’avons plus de poumon en France, nous fumons à outrance tout prêt de notre cancéreux hexagone mais qui le sait ?

Alors, tenez-le pour dit, nous possédons, nous aussi, des espèces sauvages braconnées à outrance, sans contrôle ni réglementation respectables ! Nous avons, nous aussi, des forêts à défendre, des territoires merveilleux détruits par une politique énergétique absolument scandaleuse, où la Chine et d’autres pays lointains investissent dans le charbon. Ils polluent à des taux qui vous donneraient la nausée si on vous en informait.

Ça fera partie des enjeux secondaires dans les aventures de Mia. Mia a une vie mouvementée, c’est une aventurière.

Mia sera notre humanité oubliée

Bien sûr, Mia a un côté humain, une petite part de victime. L’humain est comme ça, il lui faut sa part de blessures, de fêlures, de fragilité qui accroche le lecteur et qui en fait un être inachevé, contradictoire et donc accessible à tous. C’est la partie atomique, suspendue à un fil ‒ cassera, cassera pas, vous me suivez ? Ses origines ont disparu. Sa mère et ses piliers de naissance sont inconnus, perdus dans la nuit de la petite enfance par des circonstances politiques que personne ne connaît.

Mia trouvera son roc, un homme possédant toute l’infrastructure nécessaire à son épanouissement. C’est Mirko, son sauveur, son mentor, son père adoptif. Mais, on ne grandi pas sous l’aile d’un condor sans devoir composer avec la famille condor. Et quelle famille !

Les conséquences de la relation père/fille

Mirko Petrovitch est un parrain albanais de la pire espèce. Sans scrupules, il est à la tête d’un empire et Mia sera forcément aux prises avec les forces du mal. Dans ces conditions, être l’héritière illégitime n’est pas forcément une sinécure. Comme dans le célèbre roman de Jean Van Hamme où l’aventurier Largo Winch débarque à la mort de son père adoptif aux commandes d’un conglomérat,  Mirko fera tout pour cacher l’adoption de Mia. Tiens ! Largo aussi vient d’Europe de l’Est.

L’héritière illégitime du parrain

Mia aura à se battre pour garder sa place d’héritière mais la similitude s’arrête là pour le premier tome puisque Mirko est loin d’être mort. Le plus gros enjeu pour Mia est bien de s’affirmer mais auprès de son père. Je veux que leur rapport soit l’enjeu de départ. Probablement parce que ma propre relation avec mon père a été l’un des plus gros enjeux de ma vie.

L’enjeu contextuel de la haute illégalité

Mon père était brillant, charismatique, et nous avions une relation privilégiée et imposante qui dirigea la majeure partie de ma vie. Pour revenir au contexte fictionnel du premier tome de mon roman en construction, nous jouons dans la cours des grands.

le parrain albanais
"Mia sera forcément aux prises avec les forces du mal"

Nos forêts sont en morceaux

La scène d’ouverture devrait se situer en Serbie, loin de toute civilisation, en pleine forêt primaire. Il reste aux européens un peu plus d’un million d’hectares de forêts primaires répartis en minuscules morceaux sur 34 pays. Ça ne fait peut-être pas lourd comparé à la forêt amazonienne, mais ce n’est pas une raison pour faire comme si elles n’existaient pas. Une telle position de notre part laisse le champ libre aux pilleurs de tous poils.

Notre héritage naturel est nié, caché, violé dans l’ombre

Mia débarque ensuite dans les montagnes du nord de l’Albanie. Je me régale d’avance à la perspectives des recherches à mener sur ces territoires oubliés, pourtant si proches de nous, et pas seulement géographiquement. Les montagnes albanaises furent le théâtre de bien des combats dont celui de la résistance au fascisme pendant la deuxième guerre mondiale. Le saviez-vous ? Probablement pas. Ça me fait penser que nous avons délibérément coupé nos liens historiques et culturels avec l’Est pour des questions de stratégie politique (et donc énergétique). Économiquement, « l’Europe » peut ainsi se permettre d’exploiter ses bases arrière en endormant notre vigilance. Ces zones de non-droit sont à la merci des trafics en tous genres et nous en profitons avec une innocence angélique et perverse (l’angélisme n’est-il pas autre chose que de la perversité déguisée, et l’ignorance de l’hypocrisie inconsciente ?). J’aimerais déterrer les cadavres.

je ressors les cadavres du placard
Le roman exhume nos secrets. Photo d'Arzao

L’Europe est réelle et je veux la voir

Au fil du récit, j’aimerais imaginer le futur qui nous attend si nous ne prenons pas la responsabilité de notre ignorance programmée. Oui, c’est bon ça, on aura peut-être le temps de se préparer au pire, ce sera au moins ça. Et d’informer les albanais de ce qui les attend s’ils persistent à croire que « l’Europe » va les aider. Peut-être qu’elle les aidera, après tout, si « l’Europe » devient « nous-qui-savons ». Et si on commençait par se détourner du doigt pointé vers l’horizon opposé, à 10.000 kms de chez nous, pendant que nos dernières forêts se font massacrer à quelques 1.000 d’ici ?

Donc, quel est le plus gros enjeu pour Mia ? Sauver nos fesses s’il n’est pas trop tard en mettant aux orties les histoires qu’elle se raconte.

L’enfant des forêts

Chaque matin, la forêt s’éveillait au rythme d’un soleil envahissant, qui pénétrait sous les arbres, aussi agité qu’un singe. Chez elle, jamais la forêt n’aurait accepté ses caprices.

Les guerrières de Timika

Mia était accroupie entre deux buissons de ronces, le regard concentré sur les feuilles mortes grouillant de vie. Elle avait repéré le mouvement d’un campagnol et surpris une colonie de fourmis passant à proximité du trou où l’animal se volatilisa.

La file ininterrompue, bien que microscopique, lui rappelait le jour où sa grand-mère, la mère de sa mère, avait parlé à une colonne de guerrières qui traçaient leur ligne de front sur le sentier dont ils se servaient chaque jour pour sortir du village.

Timika leur parla si doucement, si gentiment, pour les prévenir d’éviter les dangers de ce chemin-là, que Mia était restée les observer, des heures durant, réorganiser leurs mouvements pour changer de trajectoire. Chez elle, les fourmis étaient bien plus impressionnantes.

Celles-ci étaient si petites, presque invisibles, que Mia se demandait comment leur parler. Une fascination mêlée d’une traînante et évasive nostalgie s’empara de son désir de vivre.

Les enfantillages du vent

Dans ce territoire étrange, où la froideur de l’air avait quelque chose de spectral, elle se sentait complètement abandonnée. L’esprit de la forêt qui l’avait vu naître, cet esprit qu’elle avait appris à écouter, à qui elle se fiait en toutes circonstances, et dont dépendait la survie de tous, s’était effacé devant le brouillard des nuits.

Mia se heurtait désormais aux tourments de l’air qui n’en faisait qu’à sa tête. Et cette nouveauté l’effrayait. Chaque matin, la forêt s’éveillait au rythme d’un soleil envahissant, qui pénétrait sous les arbres, aussi agité qu’un singe. Chez elle, jamais la forêt n’aurait accepté ses caprices. Mia soupçonnait la complicité de l’air.

Aussi volage qu’un oiseau, aussi folâtre qu’un papillon, si frêle et léger, il n’obéissait pas à la forêt. Malgré tout, Mia prêtait attention à cet enfant indiscipliné, dont les humeurs changeantes provoquaient les brumes ensorceleuses. Mia s’était mise à épier le vent, différencier chaque son qu’il soulevait de terre.

Et lorsqu’il sautait de branche en branche, elle osait jouer avec lui. Le vent était devenu son ami. Mia sentait à la fois la tristesse de son cœur abandonné dans ses larmes nocturnes, et une pleine envie de vivre, d’explorer ce nouveau monde. Tout y était chétif, nu, pâle même, et plus vide que jamais. La vie naissait plus craintivement ici.

Les puissances évanouies

Chez elle, la forêt commandait. Si puissante, qu’elle pouvait écraser n’importe quel être à tout instant ! Il était obligatoire de lui demander son avis. Sinon, tu te faisais engloutir. Apaiser le vent et soumettre le soleil, voilà de quoi les arbres étaient capables chez elle !

Ici, cette force invincible n’existait plus et Mia se sentait vulnérable. Elle regardait le petit trou, imaginant, enfoncé dans la terre, le nid de l’animal ; reconstituant les galeries qui menaient jusqu’à lui. Qu’avait-il dit aux fourmis pour qu’elles contournent le chemin d’accès à sa maison ? Mia ne connaissait pas le langage de cette forêt-là.

À sept ans, elle devait apprendre de nouveaux langages. Encore. Sa mère avait passé son temps à lui faire apprendre des langues, le brésiliens, le serbe et l’anglais, en amenant au village de jeunes étudiantes qui s’installaient plusieurs mois durant pour lui apprendre la parole des autres peuples.

Aujourd’hui, arrachée à sa vie depuis si peu de temps, Mia insensibilisait sa peine à l’observation des insectes. Baka la laissait ainsi des heures se vider la tête pour l’emplir de questions nouvelles.

Amazônia, um mundo irreal, feito de águas sombrias, de ramagem intricada e selvática, crédito: Viramundo e Mundovirado

— Mia, souffla Linika à quelques pas de la petite occupée à observer le va et vient des fourmis. Veux-tu venir cueillir des myrtilles avec moi ?

— Qu’est-ce que c’est des myrtilles ?

— C’est comme de l’açaï

— On pourrait en faire du jus ?

— Oui, ou une tarte, et c’est ce que nous allons faire.

— Comment sais-tu qu’il y a des…

—Des myrtilles. J’en ai repéré…

— Je n’ai pas envie d’y aller.

— Tu as peur ?

— Oui, tout me fait peur ici. Tout est différent. Ça ne ressemble pas à ma forêt. Je crois qu’il y a beaucoup de fantômes, ici.

— C’est possible. Mais, ensemble, nous apprendrons à les connaître et à nous en faire des amis.

— Comme le faisait mon grand-père ?

— Pas forcément, nous n’avons pas besoin d’aller les voir chez eux. Nous pourrions juste leur faire signe, leur faire comprendre qu’on ne les dérangera pas. Et je te promets qu’ils nous laisseront vivre tranquilles.

— Baka, je ne veux pas vivre ici.

— Mia, ma douce, ce n’est que provisoire. Je te promets que nous ne resterons pas longtemps ici.

— Promis ?

— C’est promis ma douce.

Les myrtilles se cachaient derrière des lierres d’une telle envergure qu’il fallait avoir l’œil aguerri pour les découvrir. Finalement, Mia entra dans sa nouvelle demeure avec moins de tristesse qu’à son arrivée. Les hommes qui les avaient conduites jusqu’ici reviendraient demain avec du matériel, pour réparer cette vieille maison perdue dans cette forêt inconnue, qui ne ressemblait en rien à celle qu’elle avait quittée si précipitamment. Ni singe, ni tapir, ni sumauma gigantesque dont les contreforts protégeaient tout le village. Mia était seule, complètement seule. Elle avait rarement vu sa mère mais, cette fois, elle comprenait qu’elle ne la reverrait peut-être jamais. Le plus dur était d’avoir quitté tout ce à quoi elle se raccrochait depuis sa naissance. À sept ans, Mia n’avait plus aucune attache.