Aldo, mon personnage jocker

moine Michael Gaida

Les premisses de l’écriture d’une scène clé : l’introduction d’un personnage

Comme promis, je vous présente le mec qui se raccroche aux branches (voir mon article sur le sujet), personnage secondaire clé de « La Main invisible ». Celui-ci est fou de prime abord, du moins dans son introduction dans le récit. Mais, comme expliqué dans mon article sur les personnages jocker, ses actions auront un impact important dans les aventures de Mia. Je vous partage ici le premier jet de la rencontre entre Aldo et Mia, notre héroïne. Des prémisses à retravailler dans le détails, Les dialogues sont succins, donnant une ligne directrice sans prétention, dont la profondeur naîtra en temps voulu, quand les personnages auront trouvé leur incarnation.

Un texte à revisiter du point de vue des personnages :

Mia avait porté le projet amérindrien jusqu’à son terme grâce au soutien indéfectible de Mirko, mais sans la contribution d’Aldo, dit « le moine », l’ennemi serait parvenu à ses fins. Mia et Diulma rencontrèrent le moine au Brésil. Toutes deux s’accordaient une petite pause dans les environs de Belém, à l’embouchure de l’Amazone. Après une soirée bien arrosée avec une bande d’amis musiciens, elles flirtaient aux abords du bar, les pieds dans le sable, riant comme des adolescentes qu’elles étaient. Le moine arriva à grand renfort de cris et d’incantations pour leur « arracher leur ignorance». Ses gestes faisaient penser aux transes africaines des séances d’exorcisme. Elles auraient pu en rire si ses gesticulations ne transpiraient pas autant de peur. Il semblait effrayé par ses propres mouvements, comme si une force avait pris possession de lui. Mais les jeunes femmes restaient impassibles. Le regard rivé sur l’excentrique, elles se préparaient à son approche.

Une rencontre à remplir d’émotions du point de vue de Mia

singe femme Stefan Keller
l'expression d'une rencontre extraordinaire , création de Stefan Keller

Mia se sentit touchée par l’inconnu et s’en étonna. Pourquoi éprouvait-elle soudain de l’intérêt pour cet énergumène ? Il dégageait une tension presque surnaturelle. L’agressivité de ses gestes collait mal avec une certaine hardiesse dans l’expression de son visage. C’était de l’affliction. Diulma, quant à elle, se délectait sans joie du spectacle de son tourment. Néanmoins, toutes deux pressentaient que ce pauvre dévoyé venait à elles dans l’intention désespérée de communiquer, à la recherche d’une écoute compassionnelle. Dans un même élan, les filles prirent le parti de s’asseoir pour mater son incivilité. Elles étaient seules sur la plage. Les rares compagnons restés après la fête s’étaient rassemblés à l’intérieur du bar.

Arrivé à leur hauteur, l’individu cessa ses ânonnements rauques et déchirants qui n’avaient attiré l’attention de personne. L’homme finit par s’asseoir placidement face à elles, sur le sable sec. Dans un demi-silence, il ouvrit les lèvres pour ne rien dire. Il portait une tunique en toile de jute, à l’image qu’on se ferait d’un moine du Moyen Âge. Il emprisonnait ses doigts autour de la corde qui enroulait sa taille et les gratifiait d’une panoplie de mimiques faciales des plus saugrenues. C’était à la fois comique et tragique. Sur la défensive, Diulma et Mia ne pouvaient se permettre d’en rire. On aurait dit qu’il n’arrivait pas à se décider : exprimer sa fureur pour ce que le monde avait de plus laid, de plus vil et dangereux, ou leur exprimer son désarroi le plus profond. Il finit par s’immobiliser, les toisa un long moment pour les aborder finalement avec une certaine civilité.

Un dialogue de structure qui attend les fondements de sa vie

‒ Moi c’est Aldo, dit  le moine. Je reviens de la réserve d’Alto Nanay en Amazonie occidentale. J’étais chez les Indiens Pechico, reprit-il après une courte pause. J’ai parlé aux plantes. Elles m’ont parlé ! Les plantes. Je ne… Je vous assure que… je ne supporte plus… l’ignorance du monde. Je n’arrive plus à l’endurer. Je suis vraiment… perdu, j’ai envie que la mort me porte dans l’univers. Oui je rêve de mourir et de revenir. Chaque nuit je rêve de ma mort. Je veux tous vous tuer ! Pas vous ! se défendit-il bêtement. Les plus dangereux, surtout. Je voudrais tuer tous ces abrutis, ces gringos abuseurs, ces cannibales poilus ! Je veux anéantir ces massacreurs de beauté et d’âmes. Je… je sais qui vous êtes ! Vous êtes les rédemptrices ! Je vous cherchais, je vous espérais, je vous attendais mesdemoiselles, mes sauveuses. Qu’est-ce que vous faites là ?

‒ Moi, c’est Diulma, et elle, c’est Mia. Je suis née dans ce village et nous travaillons avec les Indiens du Para du Brésil mais nous sommes installées au Pérou.

‒ Nous travaillons avec eux à l’élaboration de programmes éducatifs bilingues pour qu’ils accèdent à nos connaissances en économie et en chimie, ajouta Mia avec décontraction.

‒ Ah, je vois, fit-il d’un air ironique, un sourire en biais. Vous êtes les nouveaux missionnaires du XXIème siècle. Des démons colonisateurs au visage d’ange.

Là, Mia éclata d’un rire franc et cristallin dont la blancheur rayonnait dans la pénombre. Riant toujours, elle enchaîna sur une douce dénégation :

‒ Ce sont eux, les Indiens, qui revendiquent ce changement. Nous, nous ne sommes que les anges répondant par miracle à leur appel.

Incrédule, Diulma se demandait pourquoi son amie révélait la nature de leur travail, par ailleurs si confidentiel, à ce pauvre égaré. Elle se retrouva totalement ahurie lorsque, contre toute attente, Mia demanda de but en blanc :

‒ Veux-tu être l’ange déchu qui sauve la planète ?

Aldo releva un peu plus le menton et la capuche de son uniforme glissa légèrement. Les lumières lointaines du bar révélaient un visage clair parsemé de taches de rousseur, et laissaient deviner une tignasse rouge et hirsute. Ses grosses lèvres ouvertes restaient en suspens. Il resta un instant dubitatif, fouillant des yeux le fond des prunelles sombres de son interlocutrice. Son regard fou s’éteignit, accueillit un éclair de lucidité qui détendit ses traits tirés comme sous l’influence d’une onde régénératrice. Son discours irrationnel ne perdit rien de son intensité mais son visage retrouva la belle douceur de celui d’un enfant.

Mes séances d’écriture sans structure m’ont menées à la création d’un monde à venir (accédez à mon bonus offert pour en savoir plus)

L'heure de la terre
La création de l'Amérindrie, "L'heure du monde" de Cristian Ibarra

Au bout d’un moment, Diulma se leva et les laissa causer dans la nuit chaude. Elle marcha vers une grande demeure, majestueuse bâtisse en bois délavé, lovée à quelques pas de la plage et monta l’escalier extérieur qui serpentait jusqu’au balcon sculpté. Elle entra nonchalamment par l’une des fenêtres du premier  et s’affala sur le lit. À son  réveil, Diulma les trouva assis au salon autour d’une tasse de thé. Ils causaient toujours mais, cette fois, Aldo usait d’une voix grave et suave qui n’avait rien de comparable avec l’intonation agressive et nasillarde de la veille. Elle salua Mia et partit déambuler jusqu’à l’entrée de ce qui ressemblait à une boulangerie. La boutique était une baraque surplombée d’un auvent qui abritait un four rustiquement aménagé dans un amas de briques et de terre. Une forte odeur de bois brûlé se mêlait à celle du pain. Lorsque Diulma revint avec le petit déjeuner, Mia lui annonça qu’Aldo prenait part à l’aventure.

Dès lors, Aldo arpenta le monde à leurs cotés, soutenant leur projet à bras le corps. Finalement, Mia eut le nez fin. Aldo joua un rôle crucial au sein de l’organisation. C’est avec un acharnement constant qu’il apprit pas moins de trente-huit langues amérindiennes. Instructeur en chef d’un régiment de traducteurs, Aldo devint la clé de voûte rassemblant et connectant plus d’une cinquantaine de tribus du Pérou et du Brésil, arbitrant dès le début la cohérence amérindrienne. Grâce à son travail, l’Alliance put assurer l’émergence de l’Etat Indépendant Amérindien en étant son principal financeur.

2 réflexions sur « Aldo, mon personnage jocker »

Quels sont vos avis sur cet article ? Merci pour vos retours