L’écriture d’un roman est un merveilleux travail de compréhension du monde

J’ai une nouvelle publiée et assez de matériel de recherche pour vous offrir un compte-rendu d’écriture. En attendant, continuons l’exploration du monde des chimistes

Bonjour tout le monde. Le mois de mars a été dense : une nouvelle publiée et du matériel de recherche pour écrire un compte rendu d’écriture de « So French Resistance », en guise de témoignage d’écriture. Je veux juste offrir un témoignage sur ce travail d’écriture. Comme je continuerai à le faire pour « Le Projet Line ». Ce travail sur les chimistes répond à un vaste questionnement sur les personnages de mon roman en cours, sur leur état d’esprit et leur réalité.

L’écriture d’un roman sur notre monde de chimistes

Le père de Line d’Haranguier, mon héroïne, est un grand patron de la pétrochimie française. Line est issue de l’élite économique de notre pays. Antoine d’Haranguier, c’est son nom, est né sous ma plume avant la crise, en octobre 2019. Il n’était qu’un vague portrait de famille à restaurer. Les retouches ont dénaturé les traits d’origine, mais l’ensemble reste flou, insaisissable. Bref, j’ai une réalité à décortiquer pour créer leur monde, le monde des chimistes, des collectionneurs d’art, des trafiquants et des scientifiques. Ils ont tous des liens entre eux. D’ailleurs, si vous y pensez bien, nous sommes tous reliés les uns aux autres. Ça va de l’employé halluciné de devoir déverser des produits chimiques en pleine campagne, parce qu’on n’a aucun autre moyen de s’en débarrasser à moindre coût, au toxicologue de Monsanto (Parry) dont l’analyse toxique n’a pas plut à Monsanto.

L’analyse d’un contrat social autour du seuil de toxicité ou de « pollution » acceptable

Ça va donc d’un maillon à l’autre de la chaîne. Et, d’une chaîne à l’autre, ainsi disposées en toile d’araignée. J’ai aussi entendu un scientifique louer les « militants » pour leur rôle de contrepoids. Ils freinent l’inexorable transformation du vivant qui ne peut pas faire de feu sans fumée, sans pollution, sans souffre. Qui frotterait deux bouts de bois pour allumer une centrale à charbon ? Ces « militants », comme disent les chimistes pour désigner ceux qui discutent d’un seuil de toxicité acceptable, ces pauvres opprimés, donc, sont évidemment révoltés par leur sacrifice. Et, ça, les chimistes le comprennent, ce ne sont pas des bêtes. Quand même, pensent-ils, du temps des Mayas, les sacrifiés étaient éduqués pour accepter leur sort.

L’histoire qu’on se raconte permet de dissocier la raison du cœur

C’est marrant, quand on y pense, toutes ces réglementations pour équilibrer la balance entre chimistes et militants anti OGM, anti vaccins, anti nucléaire, etc. On marche sur deux camps, et on ne change rien. La marche vers l’absurde est notre statut quo, en somme. Si d’un côté il y a les adeptes du progrès, qui savent qu’on ne fait pas de fission sans casser d’atomes, et de l’autre côté, ceux qui qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, ça donne le compromis suivant : la réglementation en matière de dose acceptable prévaut. Notre survie a-t-elle toujours consisté à détruire pour s’imposer, pour coloniser avant d’être colonisé ? On peut toujours le croire. L’histoire qu’on se raconte l’affirme. La dose fait le poison, donc. C’est exact. Mais, les chimistes ont transformé cette vérité médicale à leur profit.

Les termes de « produits phytosanitaires » ou « phytopharmaceutiques » aiguillent sur ce point : on peut charger la dose en poison dès lors que l’éradication des nuisibles devient la protection de la santé des plantes. Voilà, en quelques mots, un aperçu des explorations en cours pour évoluer virtuellement dans la réalité économique, sociale, émotionnelle, psychologique et culturelle de mes personnages.

L’incroyable journée d’écriture au dernier jour du défi « une nouvelle noire en 21 jours »

Nous sommes dimanche, dernier jour de mon défi. Après vingt jours de réflexions, je me suis lancée ce matin dans l’écriture de ma nouvelle.

Dès le démarrage de l’écriture, un invité surprise apparaît car j’avais besoin d’incarner un narrateur

Nous sommes dimanche, dernier jour de mon défi. Après vingt jours de réflexions, de recherches de notes, d’émergence de dialogues et de portraits, je me suis lancée ce matin dans l’écriture de ma nouvelle. Et, là, coup de théâtre. Simon apparaît dès les premières lignes du récit. Je ne le connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Pourtant, toute l’histoire se raconte à travers lui. Mais, je sais pourquoi. Je le mets dans la position de celui qui ne sait pas ce qui se passe. Comme moi en m’asseyant ce matin sur ma chaise. Tout comme moi, Simon savait déjà plein de trucs sur cette « affaire », mais il démarrait l’histoire avec des yeux ronds, en se demandant ce qu’il allait bien pouvoir raconter. En plus, ce personnage surprise me permet d’aborder cette histoire avec un petit ton mi-caustique, mi-humoristique.

Un jour de veille pour m’emplir d’un max d’infos a fait totalement basculer mon histoire

Ah, et ce n’est pas tout ! Comme j’ai mis le paquet hier pour m’emplir d’informations de toute nature sur les OGM, j’ai compris à quel point l’avancée scientifique des organismes génétiquement modifiés dépassait le cadre de notre alimentation. La médecine a fait des « progrès » considérables en la matière. Et, justement, j’ai vraiment l’impression que l e génie génétique n’en est encore qu’à ses balbutiements. Car, de nombreux chercheurs soulignent qu’on ne prend pas en compte l’effet domino des transferts de gènes. Certains affirment même que les transferts de gènes inter-espèces sont le creusé même de l’évolution de toute notre biosphère. Le dernier article que j’ai lu avant de dormir hier, était un appel au réveil d’un généticien qui participait encore récemment à la recherche privée pour nos chers vaccins. Il est désespéré.

Une écriture fluide axée sur un plan, malgré un sujet et une situation complètement différente de l’idée de départ

Alors, tout naturellement, les OGM de l’agrochimie, dont je pensais parler dans ma nouvelle, se sont transformés en vaccins OGM, dans un futur qui n’en est plus un. Dans une société encore endormie par les mantras hypnotiques du président Macron et de ses sbires. Bien sûr, j’avais mon plan en tête. J’avoue avoir souvent lu que faire un plan de son récit avant de l’écrire était un gain de temps et d’énergie. Pas plus, pas moins. Cependant, je peux confirmer l’incomparable confort de qualité que ce plan m’a procuré. C’était le pied. Pour l’heure, il me manque quelques lignes pour la fin et le démarrage du récit, que j’avais suffisamment en tête pour me passer de l’écrire. Question de temps. J’ai aussi souvent entendu que se donner un temps court était la meilleure façon de ne pas se perdre. C’est on ne peut plus vrai.

Maintenant, il reste pas mal de boulot. Je n’irais pas jusqu’à faire appel à une correctrice. Je livrerai cette nouvelle aussi corrigée que possible, par mes soins. Après tout, je pense pouvoir m’en sortir haut la main. En huit ans d’écriture, j’ai été largement corrigée par Angélique Merklin, une amie traductrice qui m’a  fait bosser ma grammaire, en plus de mes innombrables heures le nez dans les vieilles encyclopédies du grand-père et dans les Bescherelle de ma mère.  Cette aventure n’est donc pas terminée.

Comment démarrer l’écriture d’une histoire ?

Voici le genre de dialogues qui démarre l’écriture d’une histoire. Voici comment je commence à approcher mes personnages

Depuis le début de ce défi “écrire une nouvelle en 21 jours”, j’ai beaucoup écrit sur le livre qui en fonde l’histoire « L’Affaire Roundup ». Il ne me reste que deux jours pour l’écrire. Ai-je commencé ? Pas vraiment mais, c’est exactement comme avec un puzzle. J’écris des pièces que j’étale devant moi. Il est temps pour moi de vous les livrer telles quelles. Vous comprendrez ainsi l’effet puzzle de l’écriture.

L’écriture démarre par des images stroboscopiques

images de scènes
Des images, brutes, imprécises et stroboscopiques. Photo de Mohamed Hassan

Je pars d’élans infondés, d’images de scènes qui débarquent comme quand on allume un écran : un mouvement sorti du néant et relié au plus tard. Je tentais alors de me mettre dans la peau de Soledad, une assistante abordable pour moi, que je peux cerner pour voir à travers ses yeux. Voici ces images, brutes, imprécises et stroboscopiques :

Soledad s’engouffra dans le bâtiment, entraînée par la foule d’étudiants et de chercheurs qui assistaient à la conférence ce soir-là. Elle n’était pas conviée à la table des débats, mais elle avait toute sa place dans le voyage.

Soledad ne veut pas lâcher Sirrar d’une semelle. Son comportement devait tout de même sembler suspect. Ils passèrent d’abord par Paris pour rejoindre Michel Plate, célèbre généticien qui, apparemment, travaillait depuis longtemps avec Sirrar. Il y avait aussi Patrick Santino, un mec du gouvernement qui avait réussi à s’incruster avec un Irlandais, qui ressemblait plutôt à un flic.

Un dialogue ou un bout de scène pour entrer en contact avec les personnages

personnage
Je me balade juste, comme un rôdeur à l’affût, un plan mal éclairé en main. Photo d'Enrique Meseguer

Là, je sais déjà que l’attentat de Londres, que décrit Séralini dans son livre sans jamais le nommer, est l’acte clé de ma pièce. Je sais aussi que Soledad est issue du camp ennemi (ceux qui tirent à balle réelle) et que son collègue est un ami proche et intime : Anthony. Lui et Soledad se font confiance.

— C’est qui celui-là ? demanda-elle à Anthony.

— Il est chargé d’assurer notre sécurité. Ce sont les écossais qui ont insisté.

Soledad sentit sa gorge se nouer.

— Il sera à Londres ?

Voilà le genre de dialogues qui n’ont pas vraiment encore de textures ni d’importance. Je cherche juste à me rapprocher de mes personnages, à les faire parler, à se dévoiler un peu. Rien de consistant, en somme. Je me balade juste, comme un rôdeur à l’affût, un plan mal éclairé en main.

Le plan s’éclaire en faisant parler les personnages, les vrais bâtisseurs de l’histoire 

personnages bâtisseurs d'histoires
Les héros sont nos éclaireurs. Photo de Comfreak

— Non, il n’ira pas à Londres. Il est chargé de notre séjour à Glasgow, mais ça s’arrête là. Pourquoi ?

— Comme ça, par curiosité.

Qu’est-ce qu’elle espérait ? Sauver Sirrar toute seule ?

Là, je fais une parenthèse. Cette question intérieure ne peut apparaître nulle part dans la nouvelle car, c’est justement ce que nous ignorerons tous : les réelles intentions de Soledad. Non seulement elle me permet de voir à travers ses yeux, mais aussi de connaître intimement l’ennemi dont sa famille est issue. Et, ce n’est pas tout, cette héroïne a l’immense privilège d’être l’incertitude absolue : l’amie, la pire des traitresses.

— On aura un garde du corps en Angleterre ?

— Pour quoi faire ? Tu te prends pour Lady Di ? Sérieux, flippe pas comme ça, on n’est pas des cibles à abattre quand même. Allez, détends-toi So, coupe avec l’ambiance du labo, tu veux.

Écrire une nouvelle noire en 21 jours sur L’Affaire Roundup

Combien de mots dans une page ? Un bon millier, il me semble. Une nouvelle noire de 6000 mots pour le concours « Quais du Polar » 2021, fait donc six pages. Pas énorme. On est dans l’action directe. Tout ce que j’ai écrit ces cinq premiers jours se situe en amont de la nouvelle, dialogues compris. Je cherche, je fouine, j’espionne. Quand j’écris, j’ai l’étrange impression de pénétrer dans un univers déjà en place. L’impression que l’intrigue a déjà eu lieu, que je ne suis qu’enquêtrice. J’ai du sang de journaliste dans les veines.

J’ai l’étrange impression de pénétrer dans un univers déjà en place : l’histoire dans l’histoire

Comme si mon histoire préexistait à sa création

Implications et imbrications se calquent dans mon esprit. L’intrigue est une imbrication d’implications. J’essaye de comprendre l’univers où je suis. C’est drôle qu’un écrivain ressente ça, cette impression de lire un livre déjà écrit. Je compare l’écriture d’une fiction au montage d’un puzzle. Chaque pièce en désordre me défie de son microcosme ; un micro-organisme qui fonctionne en collectif. Une histoire est donc un puzzle remonté. Elle préexiste quelque part dans l’imagination individuelle et collective. L’écrivain n’a donc qu’à les rassembler, sachant que ces pièces sont le fruit de notre vécu.

Comme si l’histoire répondait à l’un de mes désirs cachés

La nouvelle, elle, découpe une scène tirée d’un vécu collectif, et devient une portion de vie contenant l’univers. Univers, intrigue et implication, trois points de construction pour une seule question : qu’est-ce que tu désires ? Malaise qui déclenche le moteur de toute chose, de toute vie. Une histoire est plus qu’un morceau de vie, c’est une cellule, entière et vivante. Demander ce qu’on désire écrire ne suffira pas pour donner vie à notre histoire. Le désir est notre seul guide. C’est comme un baiser qu’on accepte avec la surprise, délicieuse, qu’il procure.

La caricature esquisse le mécanisme interne de l’histoire : la trame du vécu

La vision simpliste sert à déterminer les rôles dans cette affaire

— Ton père ne serait pas dans l’industrie chimique, par hasard ?

— Oui, il bosse chez Tomason.

Quand Soledad intègre l’équipe de Sirrar, on est loin d’imaginer le conflit d’intérêt qui nous menace. Oui, le conflit d’intérêt est avéré. Son père bosse chez Tomason. Soledad avait toute sa place dans le travail de recherche. Elle était même connue pour être une « Anti ». Bon, ok, Soledad est virée. Pourtant, elle préviendra Sirrar qu’il ne doit pas aller faire sa conférence à Londres. Soledad n’est pas là pour tuer Sirrar, mais pour le sauver. C’est cliché, mais ça donne le ton en amont. En simplifiant la vision de l’histoire, on a une trame facile à visualiser (pour ensuite l’habiller avec le pourquoi du comment).

Tirée d’une réalité vécue de l’intérieur, l’histoire perpétue la vie

Je m’inspire ici d’un évènement relaté par Séralini dans son dernier livre « L’affaire roundup à la lumière des monsanto papers ». Le titre a son importance car, à l’heure actuelle, nous avons la preuve que les responsables de Monsanto manipulent les médias et montent des campagnes de dénigrement contre les travaux de Séralini. Réunissant une « communauté scientifique » d’experts à leur solde. C’est véridique et validé par la justice de plusieurs pays, dont la France et les États-Unis. L’événement qui m’a le plus marqué dans le récit de Séralini, c’est quand il a failli mourir.

À SUIVRE...

Chers lecteurs, co-écriteurs, simples curieux, rejoignez l’aventure

Comment évolue l’écriture de mon roman ?

Quoi qu’il se passe dans ma vie, je me réveille le matin avec un objectif en tête : ma séance d’écriture. J’ai commencé mon roman il y a de cela dix mois. Son titre, peut-être provisoire, est : « Le Projet Line ».

Le rôle phare de mes séances d’écriture

Le personnage fort du roman
"Elle avait tiré ses longs cheveux noirs en queue de cheval. Simple, mais dure et inaccessible."

Quoi qu’il se passe dans ma vie, je me réveille le matin avec un objectif en tête : ma séance d’écriture. Évidemment, je peux passer une semaine sans… En fait, même pas. J’ai toujours un cahier dans mon sac et, au réveil, il accompagne le café, toujours. J’ai commencé mon roman il y a de cela dix mois. Son titre, peut-être provisoire, est : « Le Projet Line ». J’ai déjà entamé le cinquième cahier. Celui-ci est beaucoup plus gros que les précédents, car plus le temps passe et plus je conçois mon roman comme l’univers foisonnant de la réalité.

La vie de Line d’Haranguier, mon héroïne, est reliée à ses parents (puis, comme c’est un récit fantastique, au plus loin de ses origines inconnues), au milieu socioprofessionnel de la haute bourgeoisie, au monde industriel, au réseau de relations étrangères, à la politique française de ces quinze dernières années, à des recherches sociologiques et scientifiques, à l’éducation et à l’enfance. Ça fait beaucoup d’approches passionnantes, toujours reliées à mes séances d’écriture où évoluent des personnages dont l’individualité se dévoile progressivement sous mes yeux (ou sous ma plume selon le point de vue).

Les séances d’écriture sont le miroir de mes intentions

restaurant à Bordeaux
"Cécile entra au Mélodie. Les lumières plaquées en vagues sur les panneaux de bois n’avaient pas de prise à travers ses lunettes de soleil."

Certes, j’ai une intention de départ. Line est au centre de celle-ci : cette enfant a des pouvoirs extra-sensoriels, et elle devra percer le secret de ses origines pour s’accomplir. Le roman doit brosser le tableau de ses premières années de vie jusqu’à ses seize ans, là où tout commencera. J’ai très vite compris que mon intention était de montrer comment une jeune fille parvient à s’élever spirituellement pour embrasser son destin. Comment elle parvient à maîtriser son pouvoir, à l’assumer, à accepter l’adversité comme le seul moyen de s’accepter elle-même. Mais, en chemin, je m’aperçois que le plus important est de comprendre d’où l’on vient. Ce travail nécessite de découvrir qui est sa mère, qui est son père et tous les personnages qui gravitent autour d’eux. Toute cette logique sociale donne sens à un seul individu : le centre de la toile. Nous sommes le centre de la vie, et c’est peut-être ce qu’il y a à retenir de tout ça. Nous aurons le temps d’y revenir, croyez-moi. Aujourd’hui, j’aimerais vous partager une scène qui concerne la mère de Line. Cécile d’Haranguier a de plus en plus d’importance pour moi. Elle devient la clé de voûte de la personnalité du roman. Et, plus je la mets en scène, plus elle devient forte.

Une scène révélatrice de mon processus d’écriture

portrait
"Simple, mais dure et inaccessible."

Nous sommes encore au début de l’aventure. Cécile d’Haranguier s’est retranchée dans le fief familial, celui de la belle famille, en fait, à Saint Jean de Luz. Henry, un personnage qui prendra une extrême importance au cours de l’histoire, est un ami intime de Cécile. Un ami de jeunesse qui lui a causé par le passé pas mal de soucis. Là, il revient à la charge en lui déposant un lourd fardeau. Cette scène a une introduction, une entrée en matière qui n’avait pas de but préconçu. J’écris d’un jour à l’autre sans toujours savoir de quoi le lendemain sera fait. Je peux même dire qu’une scène fait la suivante. J’ai donc préalablement mis en scène Cécile d’Haranguier au saut du lit, quelques semaines après son installation à Saint Jean de Luz. C’est à travers le regard de Victoire, la cuisinière, qu’on comprend que Cécile n’a pas pour habitude de ne rien faire, et que l’ennui commence à la gagner. Elle touche à peine à son petit déjeuner lorsqu’elle avise un message d’Henry…

« …un de ses plus proches collaborateurs et amis. Il lui proposait un rendez-vous sur Bordeaux le jour même pour, disait-il, lui proposer une affaire exceptionnelle. Cécile connaissait Henry depuis la fac. Ils avaient eu une relation très fusionnelle à une période de leur vie. Passionnés d’art, ils avaient sillonné l’Europe à la recherche d’œuvres perdues, notamment celles volées par les nazis pendant la guerre, représentant des milliers de wagons remplis du patrimoine français. Ils avaient été inséparables jusqu’à ce qu’Antoine débarquât dans sa vie. Henry s’était senti trahi sans rien en laisser paraître. Au lieu de partir de son côté, il s’était accroché. Cécile avait trouvé ça malsain, mais elle pensait que sa passion pour l’art avait eu raison de sa frustration.

Cécile entra au Mélodie. Les lumières plaquées en vagues sur les panneaux de bois n’avaient pas de prise à travers ses lunettes de soleil. Elle avait tiré ses longs cheveux noirs en queue de cheval. Simple, mais dure et inaccessible. Ses talons hauts claquaient sur le dallage, attirant l’attention des hommes comme des femmes. Un bustier bleu clair aux broderies argentées qu’elle avait acheté au Japon, se prolongeait d’une jupe droite suffisamment courte pour ne pas paraitre trop stricte ; elle était d’un jaune si pâle qu’elle rappelait l’argenté des hérons du nuido. Henry était attablé au fond du restaurant. Il était seul, mais trois couverts étaient dressés. Il l’avait vue. Son émotion était palpable, ce qui inspira un sentiment de mépris dans le cœur de Cécile. Elle s’en voulut. Alors qu’elle était arrivée à sa hauteur, il finit par fermer la bouche avant de se lever, comme réveillé par son parfum. Ils restèrent face à face. Lui, souriant à moitié. Elle, retirant lentement ses lunettes pour mieux le dévisager. Henry lui indiqua un siège, celui situé en face, laissant la place du tiers entre eux.

— Tu attends quelqu’un ?

— Oui, je suis heureux que tu sois à l’heure. J’ai à te parler du projet avant qu’il n’arrive.

— Je suis toujours à l’heure. De qui s’agit-il ?

— Ah ! L’homme avant le projet, je te reconnais bien là ! D’abord, merci d’avoir accepté mon invitation, Cécile. T’as pas changé, toujours aussi resplendissante. Je vais te présenter le directeur de Solaris, une boîte de Bordeaux qui fait dans le fret. Il travaille avec un courtier d’art de la côte ouest et cherche un intermédiaire pour l’acheminement d’une commande.

— Et, tu ne lui suffis pas ?

— C’est un énorme contrat et je suis toujours à Paris.

— Mais encore ?

— Tu le sais bien, Cécile. C’est trop gros pour moi. J’ai pas le réseau pour ça…

— Et pas vraiment le choix j’ai l’impression.

— J’ai dû te recommander pour… Écoute, Cécile, j’ai un peu merdé dans ma dernière transaction. Ils ont plus confiance en moi. T’es la seule à pouvoir m’aider sur ce coup là.

— Il est où le marché ?

— Dubaï, Djibouti, Alexandrie…

— Je vois, et ensuite ?

— Tu t’arrêterais là.

— Israël, Moscou ?

— C’est pas le deal.

— Toi non plus tu n’as pas changé. Toujours attiré par les embrouilles. Et, quand le vent tourne, tu penses à moi pour me refiler la patate chaude…

— Non, t’y es pas du tout. Ils cherchent un agent de contrôle sur la côte, pas un négociateur. Tu serais en relation avec l’Orient mais tu n’as pas à assurer la réception. Juste à vérifier la cargaison à l’embarquement.

— Et, en cas de problème, sur qui ça retombe ?

— Justement, il est là, dit Henry en faisant un signe.

Cécile remit ses lunettes et ne se retourna pas. Ce n’était pas la première fois qu’Henry la bernait. Elle s’était plus d’une fois laissée allée dans ce mécanisme houleux. Sûrement par complaisance. Qu’est-ce qui l’avait si souvent poussée à accepter les initiatives risquées d’Henry ? Un certain attrait pour ses fantaisies. Cécile devait bien avouer qu’elle aimait l’aspect récréatif de ses manigances. Elle se trouvait toutes sortes d’excuses… par intérêt ethnologique, somme toute.

Un homme imposant se tenait à sa droite. Il avait le visage hâlé des hommes du sud, rasé de prêt, un sourire amusé sur des lèvres fines, et les yeux brillants, d’un gris clair intense. Vision troublante, éveillant un sentiment inattendu que Cécile dissimula avec plaisir derrière ses lunettes fumées. Il avait un charme surfait, mais ça fonctionnait plutôt bien.

— Cécile, je te présente Émile d’Auvilliers. Émile, Cécile d’Haranguier.

Cécile retira son pare-feu avec une lenteur calculée avant de le regarder droit dans les yeux. Il n’avait pas tendu la main.

— Enchanté, madame. Henry affirme que vous êtes l’homme de la situation, susurra -t-il sans se départir de son sourire.

— J’espère que vous avez pris vos renseignements. En revanche, Henry a fait en sorte que je ne puisse en faire autant. Je vous conseille donc de rester discret à propos de vos affaires. J’espère que vous goûtez aux privilèges de la prudence, Monsieur d’Auvilliers ?

Émile d’Auvilliers paru soudain intéressé, jeta un œil sur Henry qui se doutait déjà que Cécile mènerait l’entretien ; il fit comprendre en se rasseyant qu’il préférait passer la main. Émile tira alors la chaise qui lui était destinée et se tourna résolument vers Cécile.

— Je vous remercie d’être venue, je suis le directeur de l’ADESCOR, une compagnie de fret bordelaise. Nous négocions un contrat avec une société allemande spécialisée dans le transport d’œuvres d’art. Je ne vous cache pas que notre angle de tir est faible. J’ai demandé à Henry s’il connaissait quelqu’un capable de contrôler la cargaison avant le chargement. Vous me direz qu’on peut faire appel aux douanes mais, ils ne sont pas toujours disponibles et, nous avons surtout besoin de tester la fiabilité de notre nouveau partenaire. ADESCOR n’a jamais emballé ce genre de produit. Nous avons absolument besoin d’un expert qui confirme que la liste d’embarquement correspond à ce qu’on va mettre dans le cargo. Vous comprenez ?

— Il y a toujours un délai entre le contrôle et l’embarquement, je me trompe ?

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Que l’agent de validation n’est pas responsable de ce qui est fixé dans la carlingue.

— Je vois où vous voulez en venir. C’est un risque pour ADESCOR, et c’est pourquoi nous travaillons avec une boîte de sécurité au top.

— Je sais parfaitement comment ça fonctionne, Monsieur d’Auvilliers. Le risque, comme vous dites, n’est jamais nul.

— Bordeaux n’est pas le Havre. Vous étiez dans l’affaire des Degas en 2004, n’est-ce pas ?

— Vous avez de bons enquêteurs, je suis flattée de l’intérêt que vous portez à ma carrière. Vous devez donc savoir que je suis retirée des affaires ?

— J’aime analyser les faits, madame d’Haranguier. La maison Delvoye d’Haranguier est toujours debout, et vous êtes retranchée sur la côte ouest. C’est tout ce que je retiens. J’attends plutôt de savoir si vous avez la force de vous confronter à la Deutch Volang Kunst.

— Et, moi, je suis curieuse de connaître vos conclusions sur le scandale des Degas en 2004.

Henry se tortilla sur sa chaise. Il était loin d’avoir prévu que la conversation déterrerait cette affaire qui avait faillit coûter cher à Cécile et à son père. À cause de lui. Malgré ça, Cécile avait passé l’éponge et assumé toute la responsabilité face à l’accusation. Émile toisa Henry avant de revenir sur Cécile.

— Vous savez gérer les situations critiques, c’est indéniable. Un des Degas n’était pas enregistré. Vous risquiez un procès pour contrebande…

— Et pour vol de propriété d’État.

— Exact, et pourtant vous avez réussi à retourner l’accusation en votre faveur, évitant un faillite programmée et quelques années de prison. Obtenir des remerciements officiels pour avoir sauvé une œuvre volée par les nazis était un coup de maître.

— Savez-vous au moins comment je m’y suis prise ?

— J’avoue avoir pris un malin plaisir à suivre votre stratégie. Mettre la Deutch Volang Kunst sur la sellette demande un réseau puissant et, si je puis me permettre, de sacrées couilles.

Cécile réfléchit une seconde.

— Vous pensez qu’en me retirant des affaires je perds mon influence. Vous piégez Henry et vous me coincez par la même occasion. Vous êtes un esprit logique, Monsieur d’Auvilliers, contrairement à votre patron qui a un coup d’avance sur vous, je suppose. Il doit sûrement mesurer les implications de ce que vous vous apprêtez à faire. Je ne sais pas qui vous êtes mais, croyez-moi, la partie est loin d’être gagnée.

— Oh, je suis un esprit rationnel, effectivement. Et je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez. Voyez-vous, j’ai un contrat à honorer qui requière vos compétences. C’est aussi simple que cela Madame d’Haranguier. Je vous veux dans mon équipe. Et si quelqu’un a les moyens de vous convaincre, je n’y vois aucun inconvénient. Mon problème est le suivant : la DVK fait partie du marché et, si je peux obtenir votre expertise…

— Monsieur d’Auvilliers, ne me prenez pas pour une de vos futures employées, l’interrompit-elle. Vous ne m’aurez pas. Je suis venue parce qu’Henry a toujours été mon point faible. C’est mon petit grain de sable que vous n’auriez pas les moyens de me souffler dans l’engrenage. Je ne sais pas qui est derrière tout ça mais, j’ai des préoccupations bien plus personnelles à gérer actuellement, et qui dépassent de très loin l’affection que je porte à Henry. Je vous conseille donc de cracher le morceau ou ne revenez jamais me menacer.

Émile d’Auvilliers sembla méditer, hésiter peut-être. Cécile  avait compris qu’il avait un joker dans sa poche. Elle dévia son regard sur Henry qui ne put le soutenir. Qu’est-ce qu’il a encore fait, ce con ?

— Je travaille effectivement pour un homme puissant, qui aime l’art. Connaissez-vous Ahmad Likun, Madame d’Haranguier ?

— De réputation…

— Henry a fait preuve d’une grande imprudence. Il y a quelques mois, il était chargé d’obtenir un tableau de maître pour Monsieur Likun. Malheureusement, il pensait pouvoir se servir sur la transaction au-delà de ce qui était convenu. Monsieur Likun n’aime pas qu’on se serve de son nom à son insu. C’est un homme qui cultive l’exactitude. Un homme droit et précis qui inspire le respect. Il ne fait de cadeaux que s’il le désire. Personne ne force la main de Monsieur Likun. Notre cher Henry est intrépide. C’est une qualité, soit dit en passant. Mais, il a mis Monsieur Likun en colère, et c’est surement la pire chose qu’il ait fait de sa vie.

Cécile connaissait l’épouvantable renommée de cet homme. Il appartenait à un milieu qu’elle n’aurait jamais approché sans garanties en béton. Henry était une tête brûlée qui pensait toujours pouvoir s’en sortir, dieu sait pourquoi. Être dans le collimateur de Likun ne signifiait qu’une chose pour Henry : la mort. Cécile déglutit alors qu’Émile d’Auvilliers éprouvait une réelle satisfaction à la voir blêmir. Elle avait enfin saisit qu’il connaissait les règles de l’amour et de la guerre. Maintenant, c’était à lui de jouer.

— Monsieur Likun vous estime beaucoup, Madame d’Haranguier. Lorsqu’Henry a piaillé votre nom comme son dernier recours, Monsieur Likun consentit à lui accorder un sursis le temps de cette rencontre ; un dernier vœu, en quelque sorte. Henry semble croire que vous seriez capable de régler ce léger différent.

Cécile bouillait. Elle ne pouvait détacher son regard d’Henry dont l’accablement frisait l’état de prostration du condamné à mort.

— Combien ?

— Combien quoi ?

— Combien de temps ?

— c’est difficile à dire. Combien de temps peut coûter la vie de votre ami ?

— Vous avez perdu votre finesse d’esprit, Monsieur d’Auvilliers. Dommage, je commençais à vous apprécier. Dites à Monsieur Likun que s’il veut négocier mes services, ce sera en échange d’une expiation complète et sans condition. Qu’il prenne directement contact avec moi (Cécile se leva et remit ses lunettes fumées). Je ne veux plus vous revoir, c’est ma toute première condition. Sur ces mots, Cécile partit sans se retourner.

Au sortir du « Mélodie », Cécile tremblait. L’amertume, la colère et la peur provoquaient un tel état de fébrilité qu’elle s’éloigna rapidement. Elle chaloupait sur ses maigres talons mais, son cerveau en ébullition recensait le nombre d’options qu’elle avait à sa disposition. Arrivée à sa voiture, elle composa le numéro de son ancien chef de sécurité.

— Frankie, tu te souviens de 2004 ?

— Bien sûr.

— J’ai un remake dans les pattes. Ça urge, soit très discret. J’ai un nom : Ahmad Likun. Bordeaux, Dubaï, Djibouti. Aucun contact avant mon prochain appel. Et, trouve-moi qui tu sais. Où qu’il soit.

— Je préviens ton père ?

— Non, personne à part lui. Et, fais vite.

— Tu veux pas que je descende ?

— Surtout pas. Je veux une discrétion absolue. La tête d’Henry est mise à prix et c’est moi son joker.

— Putain de merde, Cécile, laisse-le crever.

— On réglera ça plus tard. Pour l’heure, fais ce que je te dis et, surtout, trouve notre homme.

— Je m’y mets tout de suite.

— Frankie ! Sans lui, nous perdons. Personne ne doit savoir, c’est bien compris ?

— C’est comme si c’était fait boss. Tu peux compter sur moi.

— Je sais.

Cécile resta un long moment à regarder les quais de la Garonne. Les mains posées sur le volant, elle pensait à sa position. Quitter la maison Delvoye, lâcher ses clients et partenaires avait un prix. Le retour de bâton était aussi violent et rapide qu’un boomerang. Maintenant, face à tout ça, elle était seule. Merde, merde et merde ! finit-elle par hurler en assommant le volant. Deux mois qu’elle a abdiqué et la voilà obligée de reprendre la main. Non, mais je rêve ! Elle fit l’inventaire de tout ce qu’elle savait de cette vermine de Likun. Elle devait déjà être surveillée. Machinalement, elle observa les alentours. Entre panique et colère, elle pensa à Line, à Iturria, leur maison de Saint Jean de Luz, à Winston… comment gérer le problème ? Le problème ? Mais, il était loin, le problème.

Cécile fut submergée par des images d’Afrique, de Djibouti, de Portland, elle avait un goût de souffre dans la bouche, et des cliquetis d’armes percutaient ses neurones comme autant d’avertissements. La partie se jouait en plein territoire africain. Cécile sortit de la voiture, s’approcha du quai et retira ses chaussures. Respirant calmement, elle se sentit portée loin de Bordeaux, loin du fleuve, loin de France. L’image d’un visage cramoisi, mangé par une barbe hirsute, au regard dur, sauvage, fou, s’imposa. C’était Likun. Elle avait parfois des flashs puissants, imposants et réalistes qui ne la trompaient jamais. C’était lui qu’elle devait affronter, elle le savait. Au-delà de l’image, des impressions fortes et spécifiques la mettaient sur la voie. Cécile accusa le coup et se laissa imprégner par les images, traverser par les odeurs, envahir par les sons. Debout face à la Garonne, Cécile s’abandonnait, bercée par le mouvement de l’eau, les bras le long du corps, aussi rigide et souple que le roseau. Respirant à peine, elle se laissait porter par le courant de ses sensations. Likun n’était pas en France mais en Somalie, à Puntland pour être précis, en prise avec des problèmes bien plus graves qu’une cargaison d’art. Elle avait donc une longueur d’avance sur lui. Mais, à proximité, une femme l’épiait, Cécile pouvait la sentir, elle pouvait la voir. À quelques dizaines de mètres de Cécile, elle l’observait aux jumelles depuis sa voiture — une africaine, une combattante, une tueuse. D’Auvilliers la rejoignait, accompagné d’Henry. Combien étaient-ils vraiment ? Peu, très peu pour l’instant. Elle était sur son terrain et devait prendre l’avantage, monter un coup. C’était maintenant. Cécile reprit ses esprits plus apaisée que jamais. Elle retourna à sa corvette et appela Winston. Il ne décrocha pas. Elle laissa un message laconique stipulant de la rejoindre chez Guillem. »

Dix mois d’écriture avant d’entrer dans le vif du sujet

quais de la Garonne
"Elle avait parfois des flashs puissants, imposants et réalistes qui ne la trompaient jamais. C’était lui qu’elle devait affronter, elle le savait."

Plus j’avance dans mon roman, et plus je m’aperçois que je ne connais pas mon héroïne, Line, la fille de Cécile. C’est normal, au fond, puisque j’ai le projet d’écrire un premier roman sur son enfance. Je rêve de créer une héroïne que les lecteurs auront appris à connaître, et d’enchaîner sous forme de BD sur sa vie d’adulte, la vie d’une super-héroïne. Donc, s’attacher à Cécile, la mère, percer le secret de ses origines, c’est bien ma première mission. Et, parallèlement, je forge la personnalité de sa fille, Line d’Haranguier. Line est une future héroïne ! La scène que je vous ai partagée est importante pour moi. Elle assoie la puissance de la mère et définit son rôle majeur pour l’histoire, pour moi, et pour le lecteur. C’est la cloche du départ, le signe que je démarre vraiment le récit. Après dix mois d’écriture, je savoure le moment. Je peux enfin entrer dans le vif du sujet : la nature des superpouvoirs de mes personnages.

L’écriture de l’histoire bascule vers l’écriture du récit

visions
"Respirant calmement, elle se sentit portée loin de Bordeaux, loin du fleuve, loin de France. L’image d’un visage cramoisi, mangé par une barbe hirsute, au regard dur, sauvage, fou, s’imposa. C’était Likun."

J’ai aussi voulu vous partager cette scène car c’est là que j’ai compris que j’arrivais à un tournant. À ma façon d’aborder mes séances d’écriture. En effet, quand j’ai improvisé l’arrivée d’Émile d’Auvilliers (mes séances sont uniquement dédiées à l’improvisation), j’ai fait un encart, comme j’ai écrit en marge :  « qu’est-ce qu’il a en tête ? ». Mes séances d’écriture intègrent désormais deux dimensions. J’ai écrit tout ce qui s’était passé et que Cécile ignore. Au lieu de rester plongée dans le rôle du narrateur, j’ai pris de la hauteur et basculé dans le rôle… de l’auteur. De l’histoire, je suis passée au récit. Logique, me direz-vous. Croyez-le ou non, l’exercice n’est pas aussi évident qu’il y paraît. Personnellement, pour en arriver là, j’ai dû instaurer une habitude, l’ancrer à ma vie, en introduisant un espace-temps immuable et sacré, dédié au « rôle de l’écrivain » pour guider mon inconscient. Aujourd’hui, ce rôle m’habite suffisamment pour élargir l’espace sacré. Je n’ai plus besoin de démarquer les rôles.

La Main Invisible Prélude

Lorsque la puissance du coup lui déchira les entrailles, l’entraînant face contre terre sur le bitume réchauffé de la rue Tsiaoji, son corps se dévida comme un mollusque.

Pour les curieux aux yeux fermés qui se délectent dans l’écoute…

À toutes fins inutiles

(D’ailleurs, cette scène n’existe pas dans mon histoire. Je vois donc une première erreur. Excellent mais un peu gros. Jamais remarqué avant. Non ? Étonnant. Voire comique. Mais, c’est plutôt positif. J’avance dès le préambule. Ça promet !)

Lorsque la puissance du coup lui déchira les entrailles,

l’entraînant face contre terre sur le bitume réchauffé de la rue Tsiaoji, son corps se dévida comme un mollusque. À ses pieds : Kaoudi Takoma. Le regard rougeoyant, un rictus écœuré sur ses lèvres pincées, le bras droit le plus enragé de Tomotaka Ishida, chef du clan des Ichis, savourait son instant de victoire après des semaines de traque. Il restait planté, enraciné, à reluquer son butin, jambes écartées et bras ballants, incapable de se détourner du spectacle.

Mia avait-elle connu position plus désespérée ?

Comment avait-elle pu en arriver là ? Qu’avait-elle cherché au fond ? Un suicide ? Une vulgaire et basse tentative d’arrêter le flux pathétique de son exaltation bafouée par un amour déchu ? Ridicule. Il y avait longtemps qu’elle s’était forgé une personnalité hors du commun en ne laissant rien ni personne entacher son flegme légendaire. À vrai dire, il serait plus juste de parler d’un véritable mythe dans l’esprit de ceux qui avaient le douloureux privilège de faire partie de son milieu. Après tout, ce qu’elle avait déjà accompli du haut de ses vingt-sept ans, et en dépit des récits exagérés de ses exploits, n’était que le résultat de son tempérament intrépide.

Autant se l’avouer in-extremis, décidément, non, elle n’était pas une super-héroïne.

Sauf pour les agents de l’OMERA qui aimaient à se nourrir de ces fantasmes. Pour appartenir à l’engeance des super-héros, l’aisance affective est une condition préalable aussi déterminante qu’une entente optimale entre le corps et l’esprit. Elle était loin du compte. Pour se fondre dans le lignage, il faut, indubitablement, savoir maintenir en toute circonstance un niveau élevé de conscience. Etait-ce son cas ? Le candidat à l’adoption s’expose à une palanquée de passages obligatoires, au nombre desquels la libération des toxines affectives, basique des basiques exigeant de clouer au pilori le souvenir de la souffrance vécue et l’animosité qui s’épuise à l’escorter.

Le super-héros se doit de happer la peur

du tourment mais il doit surtout éviter que la douleur ne se retourne contre lui dans un misérable sentiment de culpabilité. Pourrait-il en être autrement ? Le super-héros authentique témoigne d’une telle clarté cognitive qu’il assume la responsabilité de toutes ses souffrances sans jamais, au grand jamais, jouer le rôle de victime. Alors que faisait-t-elle là, flanquée par terre comme un ramassis de crevettes raides que tout glaneur sensé aurait délaissé ?

Hé bien, elle devait admettre avoir flanché.

Avec un espoir tout de même : au point où elle avait rétrogradé, elle ne pouvait que vouloir s’accrocher. Elle était comme ça, Mia. Elle avait une telle foi en sa nature humaine. Après tout, le sens du mythe se conforme à la noble quête de l’équilibre après chaque chute.

Jusqu’à maintenant, elle était toujours parvenue à rester libre de toute entrave, à la fois du passé et de l’avenir. Mais n’avait-elle pas dérogé à toutes les règles en décidant d’accomplir une mission qui ne lui était pas dévolue ? Ah ça oui ! Elle s’était lamentablement agrippée à un esprit de revanche qu’elle ne se connaissait pas.

Elle avait laissé le vieux alors à son jardin d’Eden, qui n’avait jamais été aussi menacé.

D’ailleurs, c’est bien pour ça qu’elle était partie, tête baissée. Elle avait menti à son père, ou plutôt omis de dire qu’elle allait disparaître sans autre forme de procès. Elle mettait surtout en danger toute la lignée des combattants chevronnés qui se battaient à leurs cotés depuis plus d’une décennie, juste pour se prouver qu’elle était, elle aussi, une de ces super-héroïnes solitaires qui n’avait de compte à rendre à personne. Enfin là, tout de suite, elle n’était nullement flapie sur une flâneuse à remuer des considérations introspectives aux relents macabres. Alors, bon sang !

Si elle en était là, c’est qu’il y avait péril en la demeure.

Quand même, elle ne pouvait pas renoncer maintenant ! Cette désopilante bouffée d’égocentrisme qui l’entraînait à croire que le monde ne pouvait se passer d’elle lui devenait insupportable. Elle parvenait – pensait-elle – à vouloir se venger d’elle-même, pour finir écrasée sous les sabots redoutables d’un yakusa de la pire espèce. Vaine tentative. L’instinct de survie était bien trop bestial chez elle, impossible à débouter.

Ouah ! Ça fait drôle de se revoir dans un style engoncé !

C’est à la fois effrayant et enrichissant.

Et si j’intègre  le sentiment désagréable éprouvé à la lecture de ce préambule ?

Ce “prélude” va débuter notre super cas d’étude ! Et si mon vieux bébé livre du tiroir ne fait pas l’affaire, on s’en apercevra très vite, vous ne pensez pas ?

Au fait, c’est quoi un prélude exactement ?

Passez par chez le glossaire. Venez, c’est par là…

PRÉLUDE (entre autre) :

« Ensemble des gammes, accords, etc., qu’un virtuose improvise parfois avant d’attaquer le morceau » Finalement, mon prélude peut s’apparenter à ça… je le garde !