Les Bottes de sept lieues

Texte  Alice Grownup / Illustration  Julien Leroux / Correction  Angélique Merklen

Adèle, illustration de Julien Leroux

Dans un silence éloquent, Macha s’avança dignement sur le dallage noir en direction de sa fille et, le visage ruisselant de larmes, tenta de lui expliquer pourquoi elle devait la quitter pour un temps indéterminé.

‒ Les hommes que tu as vus ce matin ne sont pas vraiment passés pour rigoler. Je dois aller rencontrer leur chef, une sorte de père grincheux… Non, une sorte de Père fouettard qui viendrait nous attaquer, toi et moi, si je n’acceptais pas la mission dont ils m’ont parlé.

‒ J’ai entendu, ce matin, les hommes en noir. Ils parlaient de l’élimination de la cible. Je sais ce que ça veut dire : ce sont des espions.

‒ Oui, ce sont des espions.

‒ Nous aurions dû passer par la fenêtre et nous enfuir.

‒ Ma petite Adèle, je ne pense pas qu’on aurait pu le faire. Un homme surveillait l’arrière de la maison. Tu sais, les espions connaissent toutes les ruses.

‒ Pourquoi ne viennent-ils que maintenant ? C’est vrai, j’ai onze ans, je ne les avais jamais vus.

Macha soupira et se laissa glisser jusqu’au sol. Elle serra sa fille contre son sein et pleura silencieusement.

‒ Tu reviendras, n’est-ce pas ?

Macha ne répondit pas. Elle essuya ses larmes avant de plonger son regard dans celui d’Adèle.

‒ Maman, qui va rester avec moi quand tu seras partie ? reprit la fillette d’une voie suppliante.

Macha eut de la peine à avaler sa salive pour lâcher :

‒ Ton père, Adèle.

La petite écarquilla les yeux, ouvrit lentement la bouche, interdite. Adèle n’avait jamais connu son père. Cette incongruité planait sur sa vie comme un cerf volant menaçant de lui tomber sur la tête. Lorsqu’un enfant jouait sur la plage avec cette dérangeante anomalie, elle ressentait sa présence comme un outrage personnel, une violation injurieuse de son espace vital. Et, quelle que soit la distance qui la séparait de l’intrus, ses mouvements aériens oscillants continuellement de gauche à droite lui étaient insoutenables.

Le fait qu’Adèle n’ait pas eu de famille, de grand-mère à visiter le dimanche, de tantes ou d’oncles qui passeraient à l’improviste, expliquait peut-être aussi son aversion immaîtrisable pour ces feuilles à ficelles. Même les « amis » de sa mère ne ressemblaient pas vraiment à ce qu’on pouvait en attendre. Furtifs, énigmatiques, distants, Adèle les avait rarement rencontrés en des occasions amicales ‒ pas de barbecues ou de repas animés, de fêtes d’anniversaire ou de fous rires partagés. Et, bien évidemment, Adèle n’avait jamais vraiment senti l’utilité d’en discuter avec Macha. Lorsqu’elle vit sa mère se crisper en regardant sa montre, son cœur se serra comme un gros fil métallique cinglant le mât de ses entrailles. Le temps semblait soudain les frapper, déchirer l’espace qui les reliait, se jouer d’elles avec cruauté.

La porte s’ébranla. Adèle sursauta.  Les coups se répétèrent, et cette fois Adèle ne cacha plus l’affolement qui la faisait trembler de tous ses membres. Macha lui prit délicatement les mains en lui murmurant de ne pas avoir peur. C’était un « ami » qui allait la mener à son père.

Un homme d'une stature impressionnante

Elle lâcha aussitôt les mains de sa fille pour aller ouvrir. Un homme d’une stature impressionnante, les cheveux en bataille et la barbe naissante, s’encastra dans l’embrasure de la porte et jeta un coup d’œil à Adèle.

‒ Tu l’as trouvé ? demanda Macha sans préambule.

L’homme appuya un regard sombre sur son interlocutrice et lui adressa un signe de tête qui voulait dire « oui ».

Macha revint précipitamment vers Adèle pour l’entraîner vers l’inconnu qui avait déjà fait demi-tour.

Le chemin vers la voiture lui parut irréel. Traversant l’étroite coursive menant au porche, Adèle sentait le temps s’étirer tandis que le couloir s’allongeait. D’une main blottie dans celle de sa mère, elle se dirigeait, hébétée, vers la lumière de ce début d’après-midi, qui pénétrait sans autorisation par le portail. Il était pourtant formellement interdit d’en ouvrir les grands battants de bois.

Les certitudes d’Adèle s’effondrèrent d’un coup, irrémédiablement. Une solitude immense l’envahit, un océan de vide, immobile et noir, ensevelissait soudainement sa peine et s’engouffrait par tous les pores de sa peau, comme une insondable folie, s’il en existait à cet âge, submergeant son âme. Les dernières paroles de sa mère n’atteignirent pas son esprit. Adèle vit le visage mouillé de Macha à travers la vitre de la voiture qui l’arrachait à sa vie, irréelle, mensongère, et qui n’avait peut-être jamais vraiment existé. La vision disparut.

Peut-être était-ce maintenant que la réalité se mettait en branle.

Adèle retrouva l’usage de ses sens. La voiture roulait depuis longtemps, en silence. Les sièges étaient chauds et sentaient le cuir mais son corps à elle était aussi raide et turbulent qu’un mat dans la tempête, dont les haubans claquaient violemment, la faisant hoqueter sur un rythme continu. Ses joues brûlantes tressautaient. Elle y plaqua ses mains moites mais elle les retira aussitôt. Le paysage défilait à vive allure. Elle se trouvait sur l’autoroute, les panneaux indiquaient Paris. Le vent s’arrêta brusquement, le fil métallique cessa alors de cingler ses cellules. Adèle ferma les yeux, respira bruyamment, régulièrement, les doigts agrippés à ses genoux jusqu’à ce que le bruit de la mer sur les galets emplît ses oreilles comme à la maison. La vie apparaissait en elle comme un animal inconnu qui la reniflait avec méfiance. Qu’allait-elle vivre ? Lorsque la voiture stoppa, ils se trouvaient à l’aéroport. Elle suivit l’homme jusqu’à la salle d’embarquement bondée. Les regards de l’homme la fuyaient mais son malaise ne venait pas de là. Tous ces gens… beaucoup d’hommes, son père ? Quelle sorte de personne était-elle, elle ? Et lui, qui était-il ? Allait-elle le retrouver ? Toutes ces conversations l’empêchaient de penser.

Adèle se décida à parler :

‒ Où allons-nous ?

‒ En Espagne, près de Barcelone, tu vas retrouver la mer.

‒ Et mon père ?

‒ Oui.

Le coup était tordu, comme un coup de poing dans l’estomac asséné par derrière. Adèle fit appel à son courage pour rester campée sur ses jambes et respirer. Elle repéra une place assise et s’y dirigea. L’homme la suivit. Jusqu’à leur arrivée dans l’avion, ils n’échangèrent plus un mot. Adèle savait d’instinct qu’il ne dirait rien sur Macha. À quoi bon se torturer. Macha s’enlise continuellement sur le chemin de sa vie, elle ressemble à un oiseau qui aurait perdu la faculté de s’orienter ; un rouge-gorge ; tous les attributs de l’animal le plus attendrissant du monde, mais le plus solitaire, qui a perdu ses congénères. Macha est habituée, elle s’en sortira. Inutile aussi de s’imaginer son père. Pourtant, Adèle voit un homme mince, vraiment grand, bronzé, blond aux yeux bleus, un vide sur le crâne à la place des cheveux. Il a l’air gentil. Sa maison surplombe une baie bleu azur, elle est entourée d’une végétation sèche, entrecoupée de cailloux et d’arbustes et quelques grandes maisons disparates. Il y a aussi un château au loin. Comment peut-elle s’imaginer ce paysage de façon aussi précise ? L’homme sort une tablette de son sac et se colle des écouteurs. Au bout d’un moment, Adèle lui demande s’il peut lui prêter la machine. Il y consent sans répondre. Elle se promène sur la carte : Espagne, Catalogne, Costa Brava ; elle voit le château, puis la maison. C’est tellement électrisant qu’elle éteint immédiatement la fenêtre et jette un œil en direction de son voisin. Il la regarde intensément, de ses yeux noirs et scrutateurs ; il perce les pupilles d’Adèle comme pour passer derrière. Adèle détourne les yeux en rougissant. Elle a chaud. À nouveau, elle colle ses paumes sur ses joues et ressent la brûlure. C’est intense, une sorte de symptôme, une alarme plutôt. Depuis son départ, elle a l’impression que son corps et son esprit communiquent ensemble à son insu. Sa situation est tellement étrange qu’elle a du mal à gérer son stress. L’homme sent des choses sur elle alors que ce qu’elle vient de vivre en elle-même lui échappe complètement. Son cœur se déchaîne. L’homme la dévisage et Adèle voit ce qu’il voit : ses cheveux collés par la sueur, ses tempes battant comme des tambours, ses pommettes rougies et ses paupières plissées avec force contre ses longs cils clairs. Elle a la tête un peu penchée sur la poitrine, les épaules crispées et les doigts serrés sur les bords de l’écran. Il regarde maintenant la tablette qui semble immense et ses doigts minuscules. Comment fait-elle pour visualiser tout ça ? C’est effrayant…

L’homme se met à murmurer.

‒ Cesse de t’affoler, reprends-toi Adèle, respire… voilà, comme ça. Fais le vide dans ton esprit, remplace les images par le soleil, sa lumière douce le soir, regarde-le fixement se coucher à l’horizon, sur la mer. Pense à Fécamp.

Adèle voit des reflets roses et oranges. Ils pénètrent par les orifices d’une vision inconnue, et le bruit des galets pris dans le mouvement continu du ressac l’apaise. Elle voit l’astre rouge qui infiltre l’horizon. L’homme dit : « respire ». Et Adèle inspire profondément, elle baille doucement et cale sa tête sur son siège, expire et inspire encore jusqu’à se retrouver sur la plage de galets, chez elle, à Fécamp. Tout est oublié, le temps d’un coucher de soleil. Elle s’endort.

avion soleil couchant
Tout est oublié, le temps d’un coucher de soleil. Elle s’endort.

Adèle se réveille en sursaut lorsque l’hôtesse annonce la descente. Elle n’a pas eu le temps d’oublier sa douleur. L’invraisemblable perte de sa mère, et d’Annie, son amie d’école qu’elle connait depuis la maternelle et chez qui elle trouvait la vie de famille qui lui faisait défaut. Tout disparait en fumée, elle s’éloigne de sa réalité aussi vite, aussi cruellement, qu’un veau arraché à sa mère. Finalement, la tyrannie des hommes sur les animaux est aussi réelle que ce qu’elle vient de vivre. Mais elle n’est pas menée à l’abattoir, même si le berger n’a pas franchement l’air d’un ange.

Adèle aperçut la Mer Méditerranée, le port de Barcelone, et goûta la chaleur de l’Espagne, tout cela en quelques minutes, avant d’être lancée à la rencontre de son géniteur. Encore une petite question néanmoins :

‒ Est-ce que mon père est au courant que nous allons le trouver ?

La question était claire mais la réponse tarda. Concentré sur la route serpentine, l’homme dont elle n’avait pas demandé le nom restait obstinément accroché à sa conduite, muet. Finalement, il émit un doux son de basse pour dire « non ».

‒ Ah, répondit Adèle sur le même ton.

Chaque vétéran de l’Azur ressent l’appel de Neptune, il ne regrette pas les combats du passé puisqu’il les a gagnés ‒ il est encore vivant. La vie se résume alors à rester en alerte pour une improbable mission nouvelle. Car, pour lui, sa jeunesse est passée, il revient parmi les hommes et ne les quitte plus, se faisant oublier de tous.

D’où lui venaient ces obscures litanies ? De quoi Adèle se parlait-elle à elle-même ? Ce déconcertant verbiage mental sortait de nulle part hormis de l’intérieur. Adèle osa un coup d’œil interrogateur à l’homme assis au volant. Celui-ci le sentit, presque gêné ; il réfréna un mouvement de tête dans sa direction. Adèle eut envie de hurler. La chaleur dans ses joues, le tremblement de ses mains brûlantes… elle ne put s’empêcher de les poser à plat sur son visage en feu et, perdant toute patience, cria à l’adresse du paysage :

‒ Qu’est-ce que ça veut dire !

L’homme ne sursauta pas. Il tourna légèrement la tête vers Adèle sans l’ombre d’une surprise dans le regard. Il avait plutôt l’air navré. Adèle n’y tint plus. Elle pivota résolument vers le chauffeur et fixa sur lui ses prunelles de braise. Car elle aurait juré qu’il avait des réponses à lui fournir.

‒ Alors ! lança-t-elle outrée. Vous allez m’expliquer ? Enfin quoi, crotte !

L’homme esquissa une grimace qui pouvait s’apparenter à un demi-sourire. Il engageait la voiture dans un bled rempli de badauds, une sorte de station touristique accumulant d’affreux immeubles, des magasins clinquants et des touristes en short. Il ralentit, slalomant entre voitures et passants inconscients, et continua ses manœuvres pendant un bon quart d’heure sans un mot. Adèle bouillait intérieurement jusqu’à ce que le spectacle irréel la captive et l’apaise. Ils parvinrent à quitter les lieux pour sillonner des collines sèches et caillouteuses ; elles ressemblaient parfaitement à la vision qu’Adèle avait eue dans l’avion. Son ventre se contracta douloureusement : il ne faisait aucun doute qu’ils arrivaient à destination. Un silence oppressant envahit l’habitacle et Adèle scruta la garrigue avec une appréhension grandissante. Tout à coup, le château s’érigea en bord de mer. L’atmosphère se confina au point qu’Adèle cessa de respirer. Les humains sont bien les seuls mammifères sur Terre à retenir leur respiration lorsqu’ils ont peur. Elle aurait pourtant préféré retenir le temps, arrêter la voiture et partir en courant dans la direction opposée. Mais elle n’avait pas le choix. La solution de toute sa vie était là, au bout de ce chemin. C’était palpable. Tout le présent, le voyage, la colère et l’incompréhension, tout avait soudainement disparu, disloqué dans un espace-temps nouveau qu’elle reconnaissait, qu’elle ressentait. Sa respiration revint à petits coups de hachoir, comme si son cœur était une lame tapant de son tranchant des aliments, genre… distinctement, des herbes magiques. Ces images absurdes se déversaient dans

sa conscience à une vitesse incalculable tandis que la voiture s’engageait dans une côte bordée de maisons. Adèle savait qu’elle arrivait chez son père, il l’attendait. Sans avoir été mis au courant. Il était connecté à elle. Alors qu’Adèle avait passé ses onze premières années sans l’ombre de cet homme, il lui paraissait évident, à cet instant, qu’elle avait toujours été reliée à Polos ‒ c’était son nom. C’était un des combattants de l’Azur, ces hommes qui n’étaient pas complètement hommes et qui n’avaient, en réalité, aucun droit d’être père.

Quand la voiture franchit le dernier virage, Polos se tenait là, debout sur le perron d’une demeure d’un blanc immaculé, une femme à ses côtés. La voiture s’engagea dans la propriété et se gara sous un pin gigantesque. Adèle fixait son père dont les prunelles bleu céleste l’enveloppaient d’une lumière ardente. Elle sortit du véhicule en gardant le regard attaché aux deux pupilles hypnotiques et, l’espace d’une seconde, le porta sur la femme qui l’incendiait d’un œil noir, visiblement furieuse de la voir débarquer. Adèle se reporta sur Polos qui s’avançait déjà vers eux, le visage rayonnant de bonheur tandis que la femme s’engouffrait dans la maison d’un pas lourd de reproches.

Adèle hésita, intimidée, presque apeurée. Elle se tourna vers l’homme qui l’avait guidée jusqu’ici, sachant pertinemment qu’il en connaissait bien plus qu’elle sur la situation. Ce dernier était lui aussi sorti de la voiture et, la voyant perdue, s’avança résolument vers Polos. Les deux hommes se placèrent face à face, presque nez à nez. Ils murmuraient. Mais Adèle entendait, comme si ses sens s’étaient décuplés pendant sa traversée improvisée.

‒ Elle a accepté ?

‒ Ce n’est pas un problème.

‒ Macha voudra savoir, insista l’homme.

‒ Elle ne dira rien mais je vais quand même partir, c’est le deal.

Polos parlait certainement de la femme retranchée à l’intérieur.

villa Costa brava
Quand la voiture franchit le dernier virage, Polos se tenait là, debout sur le perron d’une demeure d’un blanc immaculé

‒ Tu laisses tes affaires ?

‒ Les détails ne vous concernent pas. Oui, je laisse tout derrière moi.

‒ Comment allons-nous vous retrouver ? s’impatienta l’homme. 

‒ Je saurai où vous irez.

‒ Chacun sait ce qu’il a à faire, après tout, décida-t-il après un instant de réflexion. J’en informerai sa mère.

‒ C’est quoi l’idée ? Tu t’inquiètes pour nous ?

‒ Pas exactement.

‒ Tu t’es attaché à Adèle ? C’est tout naturel, tu n’as pas à te sentir gêné.

L’homme semblait embarrassé, c’est vrai. Il avait envie de se tourner vers Adèle et paraissait faire un effort, le corps frémissant. Il pivota vers la voiture sans un regard pour elle, mais, au moment de s’introduire dans le sas, il porta son regard sur Adèle. L’inquiétude se lisait dans ses traits tirés, il était pâle, une expression indécise lui barrait le front. Adèle eut peur. Son incommensurable peine surgit de nouveau. Elle se détourna pourtant et marcha en direction de son soi-disant père. Un pied devant l’autre, rester droite jusqu’à l’esprit de Polos, fuir le doute. Adèle savait désormais ce qui l’attendait : des routes, des trains, des avions, un vrai tour du monde ! Bizarrement, elle ne percevait que des paysages désolés. Elle se voyait seule, traversant des déserts sans eau. Adèle vacilla mais tint bon jusqu’à ce que les roues du fuyard cessent de crisser, jusqu’à ce que le grondement de son moteur s’éloignât suffisamment. La soif desséchait sa poitrine fumante et ses jambes s’enfonçaient dans le sable chaud, à la recherche d’un sol dur et plat. Une force magnétique l’empêchait de tomber. Cette force la souleva doucement ; elle lui offrit l’opportunité de s’approcher de ses origines, et la sensation de vide se perdit dans les nuages, au-delà du bleu du ciel, laissant place à la chaleur des grandes mains fines de Polos. Un sentiment jusqu’alors inexploré remplaça ses grandes illusions de gamine. Polos perdait peu à peu de son mystère, ses iris bleuet ressemblaient aux siennes, ses cheveux grisonnants laissaient paraître le blond vénitien de sa propre chevelure, et ses traits n’étaient autres que les siens. Adèle se retrouvait en lui. Il était beaucoup plus jeune qu’elle ne l’aurait pensé. Si jeune qu’il ne pouvait, à la réflexion, être son père.

‒ Sais-tu qui je suis, Phœbé ?

Phoebe, se répéta Adèle en elle-même. Phœbé, se répéta-t-elle encore dans un tourbillon de visions insolites où le ciel embrasait les profondeurs d’une mer glacée. Elle y découvrait le visage de Polos avec un petit corps d’enfant se trémoussant tout nu dans les thalles ondulants des noirs abysses. L’image débile, aussi fugace et improbable qu’une bande-annonce de film, s’évapora. Mais la sensation d’être prisonnière de l’inconnu enserra son cerveau comme une écharpe trop serrée autour du cou. Décidemment, Adèle n’arrivait pas à répondre à cette énigme. Elle devinait cependant que la solution allait la faire brailler, qu’elle passerait pour une folle hystérique. Ses yeux se mirent à rouler en tous sens et son corps en nage transpirait jusqu’à la racine des cheveux. Polos posa ses longues mains de chaque côté du visage de la fillette, ce qui eut pour effet de la détendre à l’extrême, rafraîchissant sa tête qu’il balançait très doucement. Ses oreilles se libérèrent enfin d’un sifflement inquiétant qui n’avait pas cessé depuis qu’elle avait posé le pied sur ce sol dur et sec. Adèle finit par se dégager de son étreinte d’un mouvement brusque et esquissa une moue contrariée en fixant l’étendue bleutée.

‒ Tu vas m’expliquer ce délire ? Et puis j’en ai marre de toutes ces images débiles. Non mais t’es qui, toi ? Où est ma mère ? Et qu’est-ce que je vais devenir ? T’es qui, merde ?

‒ Tu t’appelles Pœbé, tu as été élevée par Macha qui n’est pas ta mère et moi, je suis ton frère.

Alice Grownup et Cie, pour « La Boîte à Mythes » – Édition 2016 –

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Texte  Alice Grownup / Illustration  Julien Leroux / Correction  Angélique Merklen