La Dévorante

By 10 janvier 2018nouvelles

La Dévorante

« On lâche tout ! »

‒ T’as pas de méthode, mon vieux.

‒ De quoi j’me mêle ? T’avais dit que tu broncherais pas, nom d’un chien ! Faut lâcher la vapeur maintenant, sinon ça va encore saloper le boulot.

‒ Ah ouais, non mais t’as vu ça où, encore !?

‒ Discute pas, tu veux ! Sinon j’vas saquer au chef. Y en a marre des discuteurs !

‒ Pas un liard de philosophie, mon vieux. Ça crève les yeux ! Et me reluque pas comme ça, on dirait un chien enragé qui va me sauter à la gorge.

‒ Oh ! Mais, c’est pas l’envie qui m’manque, là, tu vois ! Ta philosophie de cul, tu la prends dans ta face et tu la recraches à ta gueuse, si tu vois c’que j’veux dire !

Leurs corps charbonneux luisaient à la lumière du feu déglingué par le mâchefer, crachant sa fournaise, expulsant ses glaires incendiaires. Les traits mauvais, les dévorants campaient, tendus sur leurs jambes comme deux coqs de combat. Le train roulait à plein régime comme un serpent fou excité par les pics invisibles de ses agresseurs. La machine sautait par à-coups comme si plus rien ne pouvait contenir sa rage.

Erikson, pressé par les pèlerins, s’inquiétait de la tournure des évènements. Il finit par cavaler jusqu’à l’avant du train, sauta le dernier attelage pour se retrouver coincé sur le marchepied de l’abri fermé.

Il vit le feu, de ses doigts menaçants, agités comme autant de pinces meurtrières crevant la fournaise, s’échappant de la bête en furie. Déchaînées, elles léchaient les parois avec l’avidité effrayante d’une armée de tueuses. Et ces hommes ! Les yeux révulsés, ils se jetèrent l’un sur l’autre au moment où Erikson tentait d’attirer leur attention, frappant violemment la vitre noircie par le crassin.

Le chaudron palpitait, écrasé sous la pression de la vapeur, envahissant la cabine d’une nuée ardente qui aurait assommé n’importe quel dévorant sain d’esprit. Mais, ces deux là, ils avaient la cervelle bien grillée. Le retour de flamme dégageait une chaleur qu’Erikson avalait en criant sans espoir. La cloche, déjà, forçait les décibels pour supplanter les bruits de la machine agonisante. Les deux hommes étaient rendus fous par la haine qui les dévorait depuis trop longtemps. Ils cognaient avec autant d’acharnement que s’ils envoyaient à une vitesse effrénée les pelletées de charbon dans le foyer. Erikson cessa de taper.

Il s’agrippa aux barres extérieures de la devanture, ressentit le mouvement singulier d’un train qui perd la mesure, et ferma les yeux. Un geste dérisoire. Le seul qu’il était capable de maîtriser. Une seconde à peine avant l’explosion. Le souffle brûlant de la destruction l’atteignit par petits fragments d’intensité inégale. Son corps se laissa emporter par la déflagration mais son esprit renâclait à partir. L’image du consignateur d’évènement s’y était agrippée, telle une araignée géante accrochée au cerveau pour ne plus le lâcher. L’araignée ! Atroce… catastrophe

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